samedi 25 août 2012

To Rome with Love (2012) de Woody Allen

 
           Après l'Angleterre (Match Point, Scoop, Le rêve de Cassandre), l'Espagne (Vicky Cristina Barcelona) et la France (Minuit à Paris), Woody Allen continue son périple européen et plante sa caméra sous le soleil d'Italie. To Rome with Love met en scène quatre sketchs dont le seul point commun semble être que l'action est située à Rome.
 
 
            Dans la première histoire, on suit la rencontre entre un vieux couple d'américains qui débarque à Rome pour rencontrer leur future belle famille, italienne. Comme les beaux-parents de Midnight in Paris qui ne voyaient de la capitale que le Bristol, le ménage de touristes est pour Allen un prétexte pour moquer le comportement des américains à l'étranger: l’ethnocentrisme évident, la peur irréductible du communisme, la recherche systématique du profit. La mère, une Judy Davis aux allures de Diane Keaton, est psychiatre, le père, interprété par Woody Allen (de retour à l’écran  pour la première fois depuis Scoop), est une parodie d'intellectuel new-yorkais: il s'agit d'un metteur en scène d'opéras avant-gardiste, réputé pour une version du Rigoletto où les comédiens sont déguisés en souris blanches. Le temps passe mais Woody Allen joue son personnage de toujours: ronchon, lâche, famélique, bourré de mimiques....
            Lorsqu'il découvre que son beau-père chante merveilleusement bien sous la douche, Allen lui propose de passer une audition. Intimidé par le public, l'homme à la voix de baryton échoue. Pour pallier à sa timidité, Allen trouve une parade: l'italien devra toujours chanter sous sa douche. Le burlesque de la situation est poussé jusqu'au bout ! Ce sketch est de toute évidence le plus  en accord avec l’esprit "allenien" des années 60-70, quand le cinéaste se posait en héritier de Groucho Marx.
 
            Le second sketch décrit les tourments amoureux d'un jeune américain étudiant à Rome qui devient attiré par la copine de sa petite amie. Cette partie fait penser aux récents films d'Allen où le cinéaste essaye d’insuffler une bouffée d'air frais dans son cinéma avec des acteurs jeunes et sexys. Ainsi, à côté de Jesse Eisenberg, le Mark Zuckerberg du Social Network, Ella Page, alias Miss Juno, joue une actrice délurée qui attend le rôle de sa vie. Un jour, le candide étudiant rencontre un architecte interprété par Alec Baldwin, un sage au regard fatigué, un fin connaisseur des ficelles du jeu amoureux. Dès lors, les scènes de romance sont interrompues par les discussions fictives du jeune homme avec le fantôme de l'homme aguerri en amour. On peut y voir une poursuite du dialogue maitre-élève, à la limite du fantastique, de Play It Again, Sam ? (1972). Bien écrit et interprété, ce sketch séduit dans l'ensemble.
 
            Dans un troisième sketch, Roberto Benigni joue un quidam qui devient sans aucune raison une star du jour au lendemain[1]. Allen critique la super médiatisation de notre société où des personnes deviennent célèbres sans que l'on sache vraiment pourquoi. On leur demande leur avis sur tout, même sur des choses bénignes et la gloire, éphémère, peut s'effondrer en un instant. D'abord agacé par ce jeu absurde, le personnage finit par regretter ses anciens privilèges, une fois sa célébrité dépassée. Ce sketch sur les dérives de la notoriété, thématique déjà abordée par le cinéaste dans Celebrity (1998), trouve tout à fait sa place dans l'humour absurde allenien.
 
            Le quatrième sketch semble être le seul qui justifie le cadre italien. Dans cette péripétie, un couple d'italiens se perd dans Rome: le jeune marié fait passer une prostituée pour sa femme devant sa famille; son épouse finit dans le lit d'un acteur de cinéma mais couche avec un voleur qui voulait dévaliser la vedette. Quiproquos et théâtre de vaudeville avec amants  cachés dans les placards: le sketch semble héritier de la commedia dell'arte.
 
            Les sketchs ne se recoupent donc pas, tant dans les récits que dans leurs sujets. Peut-être que Allen a voulu recréer l'esprit de l'âge d'or des films à sketchs dans le cinéma italien des années 60 ? Toujours, est-il que de cette confusion (profusion ?) découle un regrettable manque d’unité. A ce  défaut majeur s'ajoute une vision de Rome, aussi cliché que l’était celle de Paris dans l'avant dernier film de Woody Allen. Le film s'appelle tout de même To Rome with Love, s'ouvre avec Volare en bande sonore et nous montre la ville touristique que tout le monde connait: le Colisée, le monument de Victor Emmanuel II, la fontaine de Trevi, la place d'Espagne... Rome n'est rien d'autre qu'un cadre romantique, un paysage pour les badinages que nous propose Allen.
 
 
            To Rome with Love ressemble beaucoup aux autres derniers films du new-yorkais binoclard: dans deux sketchs, des touristes américains se perdent et marivaudent dans une Europe de carte postale comme dans Vicky Cristina Barcelona ou Minuit à Paris. Le film est sympathique mais le spectateur assidu des rites alleniens a vraiment l'impression de tourner en rond. New-yorkais qui a atteint l’universalité en croquant une communauté spécifique, Woody Allen est devenu le directeur d’un cirque ambulant, actuellement en tournée en Europe. Prochaine étape ?
 
14.08.2012.
 
 


[1] Ce sujet est strictement le même que Superstar de Xavier Giannoli avec Kad Merad, qui sort bientôt sur nos écrans.

jeudi 16 août 2012

ltimo tango a Parigi / Le Dernier Tango à Paris (1972) de Bernardo Bertolucci


Une scène de sodomie et des séquences érotiques contribuèrent fortement à la célébrité du Dernier Tango à Paris. Essayons d’aller au-delà du film scandale[1] pour analyser en profondeur ce film passionnant.

Tout d’abord, Le Dernier Tango à Paris semble poursuivre les thématiques du cinéma italien de l’époque sur la disparition du sujet. Tout en sobriété, Marlon Brando y incarne Paul, un quarantenaire à l’air fatigué et vaguement américain. Sa femme s’est suicidée et lui-même est un fantôme, un vivant en sursis. Il rencontre par hasard une jeune femme, Jeanne (Maria Schneider), dans un appartement à louer du 16ème arrondissement de Paris, au dessus du pont de Bir-Hakeim. Ils font l'amour, puis repartent sans savoir leurs noms respectifs car lui ne veut pas le savoir. A partir de cet instant, ils se retrouvent régulièrement pour vivre un amour charnel et anonyme[2].
Brisé et à bout de souffle, Paul refuse d’élucider le suicide mystérieux de son épouse. Toute sa vie, il déclare avoir essayé de comprendre les femmes qu’il a aimées mais sa personnalité, en raison d’identités multiples[3], n’a jamais été cernée. Dès lors, il renonce à toute recherche de vérité et à toute communication de ses pensées. Comme le souligne Pauline Kael, le sexe est le seul moyen pour Paul d’«être dans le vrai, d’éviter les faux semblants »[4]. Dans une grille de lecture freudo-marxiste, on réalise aussi que le refoulement par Paul de sa souffrance et de sa médiocrité (en réalité, il est le tenancier d’un hôtel de passe glauque) va exploser dans la violence de ses ébats sexuels avec Jeanne, exutoires de sa douleur. La relation entre cet homme mature et cette femme qui pourrait être sa fille témoigne aussi d’un rapport œdipien.

Fortement influencé par la psychanalyse, Le Dernier Tango à Paris, voit un personnage mourant mais tentant de survivre par le sexe : le film s’adonne pleinement au couple Eros et Thanatos, l’association inconsciente entre le désir et la Mort. L’ambiance du Dernier Tango à Paris est particulièrement sombre: le film débute par un mouvement de caméra descendant sur Paul, affublé d’un pardessus marron clair[5], se lamentant sous les arcanes du pont de Bir-Hakeim après la découverte de la mort de sa femme. Comme dans Le Cri de Munch, le personnage cache sa tête entre ses mains.
Paul, au milieu du pont sur la Seine, est entre deux eaux, entre la terre des morts et celle des vivants. Dans l’appartement où il rencontre Jeanne, Paul est prostré dans le noir, statique, comme mort. Morbide, Paul déclare : « on finit toujours par apercevoir la mort au fond du trou du cul ». L’idée de l’état intermédiaire se retrouve également dans la récurrence de plans sur des vitres floues qui transforment les silhouettes en ombres. De nombreux personnages et détails contribuent à développer un climat inquiétant et malsain: une concierge noire grimaçante, une vieille qui remet son dentier, une femme accroupie devant un homme dont on ne sait si elle lui recoud le pantalon ou si elle lui suce le sexe[6]. Le générique avec des toiles de Francis Bacon instaure dès le début une atmosphère de décrépitude et le jazz de Gato Barbieri[7], parfois free et souvent smooth, enrobe le film d’une tonalité mélancolique et lyrique.

L’appartement vide de Passy où se retrouvent les amants est un lieu abstrait, déconnecté de la réalité. En raison du refus de toute évocation de nom et de passé, les protagonistes s’effacent et perdent leurs identités, ne devenant plus que chair, homme et femme. Il en découle une relation sexuellement bestiale mais aussi une relation simple et libre, même puérile : les deux amants s’amusent comme des enfants, blaguent et se chamaillent. Cette société abstraite sans qualification ni classe n’est pas éloignée de l’idéal communiste : chacun est l’égal de l’autre, dénudé, juste humain.
Mais ce rêve érotique n’est qu’une utopie car Jeanne n’est pas égale de son amant à qui elle est soumise. Paul ne respecte pas les règles du jeu qu’il a lui même inventées et raconte son enfance. Il découvre qu’il aime Jeanne mais il est trop tard : c’est dans un cabaret de tango, danse de la mort, que Paul emmène la jeune fille pour la séduire. L’homme mystérieux est devenu un bout en train, un acteur plein de vie (Paul s’amuse à adopter divers accents). Mais Jeanne, humiliée, lui donne la mort, mettant fin à son sursaut de vie et à son espoir absurde. La seconde mort de Paul révèle donc aussi que son illusion était la seule façon de maintenir en vie sa relation avec Jeanne. Bertolucci semble nous dire avec effroi que le couple ne peut fonctionner que s’il baise et s’il se tait.

Bertolucci propose une alternative au personnage de Paul. Au désir d’autodestruction de Paul, il oppose l’esprit créatif de Tom, petit ami de Jeanne et metteur en scène de cinéma. Alors que Paul domine le couple qu’il forme avec Jeanne bien qu’il ne sache rien d’elle, Tom veut tourner un film sur la femme qu’il veut épouser bien qu’il ne la connaisse pas et qu’il ignore son infidélité. Bertolucci porte donc un regard ironique sur le personnage du réalisateur : à travers le jeu passionné et exacerbé de l’interprète (le Jean-Pierre Léaud lunaire des films de Truffaut), il se moque de son propre romantisme et de sa cinéphilie. La comparaison entre Paul et Tom rend perplexe le spectateur : alors que Paul, le destructeur, séduit en même temps qu’il inspire la pitié et la frayeur, Tom, le créateur, est un personnage sympathique mais bouffon.
A travers le personnage de Jeanne, Bertolucci moque la génération de mai 68 dans laquelle il peut aussi et pourtant se reconnaître. Fille de colonel et sortant avec un artiste, Jeanne est une petite bourgeoise issue de cette nouvelle génération imprégnée par la culture pop[8]. Le plan furtif au début du film où elle traverse une passerelle au-dessus de CRS vient rappeler cet élément. Pourtant, celle qui semble profiter de la libération sexuelle est victime de sa soi-disant indépendance, étant elle-même soumise à son amant, acceptant presque une forme d’esclavagisme[9].


L’érotisme du Dernier Tango à Paris, film sorti deux ans avant Emmanuelle, est peut-être choquant mais il faut avant tout le lire à travers les sexual politics. Cette tragique histoire du sursis d’un homme fantôme vaut donc bien plus que la sulfureuse réputation dont il bénéficie.

27.07.12.





[1] En plus des scènes sexuelles choquantes (sodomie facilitée avec du beurre comme lubrifiant, masturbation, doigtée du cul), une scène où Paul injurie le cadavre de son épouse offusqua également à l’époque. Associations familiales et critiques cinématographiques se déchaînèrent contre le film et le qualifièrent de « débauche pornographique ». La France interdit le film aux moins de 18 ans alors que les Etats-Unis le classèrent comme X. En Italie, le film fut tout simplement interdit de diffusion et Bertolucci fut déchu de ses droits civiques[]. Le film fut également interdit sous l’Espagne de Franco: soit disant, les habitants traversaient la frontière pour aller voir le film à Biarritz ou Perpignan. C’est ce qu’on voit dans Lo Verde empieza en los Pirineos (1973) de Vicente Escriva.
[2] Le sujet de départ du film est un fantasme sexuel de Bertolucci, celui de croiser une femme dans le rue puis de coucher avec elle, sans la connaître. Il n’est pas étonnant que ce rêve, de nature résolument érotique, mène à un film avec des scènes de cinéma érotique.
[3] Les nombreuses vies évoquées du personnage sont inspirées par les différents rôles cinématographiques tenus par son interprète Marlon Brando.
[4] Dans l’article du Reeling du 28 octobre 1972, reproduit dans Chroniques européennes, Sonatine Editions, 2010, p. 175-185.
[5] Le triste pardessus de Paul s’oppose au gai accoutrement à plumes de Jeanne qui renvoie tant à l’idée d’une femme frivole et pleine de vie qu’à une femme fatale et donc à un ange de la mort.
[6] On trouve ce genre d’images dans Le Procès de Kafka à deux reprises.
[7] C’est Astor Piazzolla qui devait à l’origine écrire la bande-son du film. D’où sûrement cette association avec le tango.
[8] Par opposition, on voit la construction de la tour Montparnasse, au milieu des vestiges d’un vieux Paris, à bout de souffle, à l’image de Paul.
[9] La révolution sexuelle et mai 68 seront de nouveau abordés par Bertolucci dans Les Innocents (2003), film qui partage avec Le Dernier Tango à Paris, un même aspect de film « trash », choquant.

Caccia alla volpe / Le Renard s’évade à trois heures (1966) de Vittorio De Sica


Coproduction italo-britannique signée Vittorio De Sica, Le Renard s’évade à trois heures poursuit la lancée loufoque des films avec Peter Sellers comme La Panthère rose et What’s new Pussycat. Cette comédie décomplexée moque également avec ironie l’industrie cinématographique.


            Dès le début, Le Renard s’évade à trois heures assume la parenté de La Panthère rose (1963). Comme le générique du film de Blake Edwards, celui du film de De Sica est un dessin animé mettant en scène un personnage d’animal rusé qui nargue ceux le traquent. "The Fox" n'est pas un bijou mais un personnage de maître-voleur, spécialiste dans l’art de la fugue et du déguisement, comme le "phantom" dans le film de Blake Edwards ou le "chat" dans La Main au collet (1955) d'Hitchcock[1]. Cette idée du vol remarquable dans un lieu exotique, sur laquelle s'ouvre le film, renvoie à Topkapki (1964) de Jules Dassin.
Le titre avec un animal, la présence de Peter Sellers, une bo entraînante (où Henry Mancini est remplacé par Burt Bacharach, avec une chanson-titre par les Hollies) et une course-poursuite automobile burlesque renforcent la comparaison avec le film de Blake Edwards. Pop et loufoque, Le Renard s’évade à trois heures fait aussi penser à What’s new pussycat: « You Caught The Pussycat...Now Chase The Fox! » propose l’affiche du film.
Comme celle de La Panthère rose, l’action du Renard s’évade à trois heures se passe en Italie. Peter Sellers incarne Aldo Vannuci, alias  “the fox”: le comédien britanique se délecte à jouer les italiens de pacotille avec accent prononcé, jeu de mains exubérant et amour démesuré de la famille. En bon gangster possessif avec sa sœur, le “renard” s’évade de prison pour veiller sur sa frangine (jouée par Britt Ekland, alors épouse de Sellers !)[2], attirée par le monde du show business. De plus, on lui propose une entreprise criminelle: rapatrier en Italie un butin volé au Caire par le vilain Okra (Akim Tamirov, alors présent en Italie pour jouer Sancho Pancha dans le Don Quichotte de Welles).
En raison de son acteur clownesque, le renard a souvent un comportement nigaud mais son personnage reste rusé: son évasion est des plus saugrenues mais des plus inventives. Quant à son plan pour faire passer l’or en Italie, il est également particulièrement ingénieux: le renard se fait passer pour un metteur en scène de cinéma et se sert du prétexte d’un film intitulé “l’or du Caire[3]” pour transporter la marchandise ! 

L'affiche du Renard s’évade à trois heures est assez étonnante: l'histoire est coécrite par Neil Simon, jeune dramaturge américain de Broadway, et Cesare Zavattini, l'un des pères du néoréalisme. Leur malin scénario porte un regard ironique sur l’industrie du cinéma. Le renard prend l’apparence d’un metteur en scène prétentieux et son nom, Federico Fabrizi, fait référence à Federico Fellini. Le semblant de film qu’il tourne est conçu comme une caricature de films d’Antonioni, un film « sur rien», un film sur l’ « incommunicabilité » dans le couple, réduit à deux individus réunis silencieusement autours d'une table[4].
On y définit le cinéma néoréaliste (dans lequel ont œuvré De Sica et Zavattini) comme « pauvre » et le film amateur tourné malgré eux par les bandits est considéré comme un chef d’œuvre par un critique enflammé. De Sica s’amuse jouer son propre rôle de réalisateur sur un plateau de cinecitta où l’on tourne un péplum qui parodie La Bible de John Huston[5]. Cerise sur le gâteau, le (faux) metteur en scène, manipulateur d’une foule de figurants, accepte d’aller en prison pour avoir fait miroité du rêve ! Une sorte d'aveu de la part de De Sica, coupable de proposer aux spectateurs une illusion qui divertit de la réalité.
Revenant de cinq ans de retraite, Victor Mature interprète une vedette américaine sur le déclin, qui tourne des films en Italie, accompagné d’un pathétique impresario campé par Martin Balsam. Le comédien joue de son physique décati et fait preuve d’une autodérision insoupçonnable: son personnage de star cinquantenaire feint de ne pas avoir perdu sa jeunesse et son prestige. Ce personnage illustre la décadence de nombreux acteurs hollywoodiens qui allèrent finir avec tristesse leur carrière dans des productions européennes de seconde zone.


Le Peter Sellers du Renard s’évade à trois heures est en forme et ose tout : il se déguise en curé ou en carabinier, il se balade à poil et s’amuse à faire son numéro de dragueur outré… Dans l'une des séquence les plus saugrenues du film, le fox rentre en contact avec son complice dans un restaurant à touristes: il lui parle à travers une femme qui mime une discussion afin de ne pas éveiller les soupçons ![6] Les aventures burlesques du « fox » divertissent d’autant plus que la mise en abyme audacieuse du cinéma séduit.



27.07.12.






[1] Steven Soderbergh se souvient probablement de ce film quand il nomme le "master thief" de son escapade italienne Ocean's Twelve, The Fox.


[2] Britt Ekland a épousé Peter Sellers en 1964. Il s’étaient rencontré sur le tournage de Carol for Another Chritsmas (1964), tv film réalisé par Joseph Mankiewicz. On retrouve aussi le duo dans The Bobo (1967) de Robert Parrish. Le couple divorce en 1968.


[3] De Sica a tourné un film intitulé L’or de Naples (1954).


[4] Neil Simon voulait à l’origine écrire une parodie de L’année dernière à Marienbad ou de films d’Antonioni. Il s’agit du premier scénario au cinéma de Neil Simon.


[5] Monument du cinéma italien, De Sica fait preuve d'un humour remarquable: dans Nous nous sommes tant aimés (1974) d'Ettore Scola, il apparaît également dans son propre rôle.


[6] Cette idée sera reprise dans Austin Powers in Goldmember (2002) de Jay Roach.

From Hell (2001) des Hughes Brothers


            Après (entre autres) les nombreuses versions de The Lodger et le téléfilm en deux parties de David Wickes (1988, avec Michael Caine), From Hell est un énième film sur Jack l'éventreur, prouvant la pérennité du mythe du serial killer de White Chapel. Qu'apporte alors le film des frères Hughes ?



            Au premier abord, la représentation du Londres gothique de la fin du XIXème semble épuisée. L'imagerie a des airs de déjà-vu: Whitechapel et ses quartiers malfamés, les nuits embrumées et les fiacres inquiétants, les arbres décharnés et le cri des corbeaux. Quand une prostituée racole le soir dans une ruelle sombre, le spectateur n'est plus surpris par l'effusion de sang qui va suivre...
            Cependant, les frères Hughes parviennent à renouveler l'histoire. La nouveauté réside tout d'abord dans l'inscription de Jack l'éventreur dans son époque: dans le Londres de From Hell, on aperçoit Joseph Merrick, le fameux "elephant man", alors qu'un personnage possède un phonographe. Le film se lance dans une douteuse révélation sur l'identité du tueur: il s'agit d'un médecin de la famille royale affiliée à la franc maçonnerie; illuminé, il tue selon les ordres qu'il recevrait du "Grand Architecte".

            En plus de l'historicité, de l'authenticité du récit, les frères Hughes veulent rendre le mythe plus actuel. Malsain, l'éventreur est l'un des premiers serial killers de l'histoire du crime et déclare: "un jour, avec le recul, les hommes diront que j'ai donné naissance au XXème siècle". Des personnages de marginaux viennent attirer le jeune spectateur contemporain:  une des prostituées est lesbienne alors que l'inspecteur qui traque l'éventreur, campé par Johnny Depp, fume de l'opium. Ce personnage de policier, fin limier et expert en déduction, apparaît comme un cousin de Sherlock Holmes. Notons que la récente re-visitation par Guy Ritchie du héros crée par Conan Doyle insiste également sur l'aspect drogué du personnage.
            Esthétiquement, le visuel est trouve un second souffle, le film s'inspirant d'un graphic novel signé par Alan Moore[1]: des plans très storyboardés et une violence trash, avec sang bien rouge. A cela, s'ajoute également l'influence du clip de rap (montage haché, image granuleuse, gros plans), dans lequel les frères Hughes ont commencé, pour les scènes oniriques lors des "trips" de l'inspecteur.


            From Hell convainc en rajeunissant le mythe de Jack l'éventreur avec son côté BD. Surtout, il bénéficie d'un atout de taille: il parvient à faire peur.

01.08.2012.








[1] Alan Moore, britannique, est l'auteur de comics tels que Watchmen, La Ligue des gentlemen extraordinaires ou encore V pour Vendetta, tous adaptés au cinéma.

Borat (2006) et Brüno (2009) de Larry Charles

            

                Le britannique Sacha Baron Cohen est le digne héritier de Peter Sellers: roi du déguisement, il s'amuse à créer des personnages grotesques, aussi bêtes les uns que les autres. Comme l'acteur de La Panthère rose, Cohen ne craint pas le ridicule et ose tout: l'outrance, la tarte à la crème, le nu et l'indécent. Mais Sacha Baron Cohen, comique des années 2000 recherchant le scandale, va plus loin que son parrain et son humour, trash et potache, est sans limite. Illustration avec Borat et Brüno, deux films jumeaux du comédien, réalisés par son comparse américain Larry Charles.
 

                La création d'un personnage. Les personnages de Borat et Brüno ont fait d'abord leur apparition dans le Ali G Show, émission tv dans laquelle a débuté Sacha Baron Cohen. Borat est un Kazakh moustachu, toujours affublé d'un costume-cravate bleu-gris. Sa famille est dégénérée: son père est violeur, son frère est retardé mental, sa sœur est la quatrième prostituée la plus "visitée" du pays et son épouse est une matrone autoritaire dont la mort accidentelle mettra en joie notre héros! Tous les habitants de son village sont également des crétins finis. Ils vivent reclus, dans une société arriérée qui souffre de la pauvreté engendrée par la tutelle de l'URSS: ils dansent la disco dans les années 2000 et se contentent de biens électroménagers de seconde qualité.
                Vêtu de culottes de loden, Brüno est un journaliste de mode autrichien et homosexuel. Le personnage représente un homosexuel caricatural au regard de son habillement et de son comportement efféminés. La sexualité de Brüno est clairement malsaine: il se livre à des pratiques sadomasochistes et sa relation avec un nain le mène confins aux de la pédophilie. A la stupidité et à la maladresse incontestables du personnage, s'ajoutent un accent germanisant très prononcé ("ah ya", "übber-fashion") et des relents d'inconscient néo-nazi (il fait un salut fasciste dans un camp militaire).  

                Un même modus operandi. Borat et Brüno embrassent une structure et un ton identiques[1]. Les deux films s'ouvrent par l'auto-présentation des personnages qui s'adressent à une caméra opérant un travelling arrière. Borat et Brüno (récurrence du prénom qui commence par B) sont deux personnages de journaliste qui, accompagnés d'un assistant, partent aux Etats-Unis pour y découvrir les mœurs et coutumes. Il en découle des "mockumentaries", c'est-à-dire des faux documentaires où le spectateur, perdu, ne sait jamais s'il fait face à la réalité ou à une mise en scène.
                Dans les deux cas, Borat et Brüno sont incapables de comprendre la culture locale et l'humour naît du décalage manifeste avec les Américains moyens. "Borat, ce sont Les lettres persanes revues et corrigées par MTV" disaient Les Cahiers du Cinéma à la sortie du film. Les péripéties de Borat et de Brüno sont semblables: désillusion amoureuse et déchéance du personnage principal (il perd son argent, se dispute avec son compagnon de route), tentative (pleine bonne volonté) de s'adapter à la culture locale en prenant des leçons, passage par une conversion religieuse afin de découvrir la "vérité", rencontre avec des célébrités qui se prêtent au jeu... 

                Du politiquement incorrect. Les deux créations de Sacha Baron Cohen véhiculent des clichés: la première sur les pays méconnus d'Asie, aux coutumes et aux mœurs jugées arriérées par l'Occident; la seconde sur l'homosexualité et sur la culture "branchée" berlinoise en associant mode, électro et homosexualité. Alors que la crétinerie du superficiel Brüno se caractérise principalement par sa volonté de devenir "über-famous", le personnage de Borat va plus loin dans les stéréotypes dégradants: il incarne un pays cruel, raciste, homophobe, sexiste, et fortement antisémite (ses compatriotes organisent la chasse aux juifs comme un sport !). Ce n'est pas tout: Borat est atteint de différentes maladies (comme la syphilis) et a des croyances religieuses hasardeuses (il croit au "vautour").
                L'humour de Sacha Baron Cohen est à double tranchant: d'un côté, les clichés qu'il réveille nous permettent de réaliser à quel point ceux-ci sont grossiers; de l'autre, ils ne sont ranimés que pour mieux faciliter la moquerie. On a ainsi accusé l'humoriste des maux qu'il est censé combattre (racisme, antisémitisme...).
                En fait, ceux qui en prennent plein la gueule, ce sont surtout les Américains: à l'innocence de Borat et de Brüno, Cohen oppose tantôt la xénophobie ou le conformisme des habitants du pays de l'oncle Sam. Et alors que les grotesques personnages de Sacha Baron Cohen sont ouvertement des clowns[2], les Américains moyens qui nous sont présentés, puritains et ignares, apparaissent malheureusement comme bien plus vraisemblables (d'autant plus que souvent, on ne peut pas parler de jeu d'acteurs mais de réactions authentiques de "figurants").
                Le comique de Sacha Baron Cohen est volontairement trash et provocateur[3]. Souvent obscènes, les images montrées agressent le spectateur. Borat se fait inspecter l'anus, il poursuit nu son imprésario obèse dans les couloirs de son hôtel, montre sa merde à des bourgeois, boit l'eau des toilettes, s'enivre avec de étudiants sordides... De son côté, Brüno imite la fellation, montre son sexe en érection faire des tours de 360° sur lui-même, adopte un enfant noir qu'il fait poser dans une parodie de la crucifixion... La sexualité et la scatologie sont finalement les deux aspects les plus choquants.
 

                Les bouffonneries de Sacha Baron Cohen amusent autant qu'elles dérangent. Présentant un personnage très extravagant, Borat séduit plus que Brüno, qui, basé sur des blagues avec des ressorts essentiellement sexuels, paraît beaucoup plus trash et bien moins agréable à regarder. Mais dans l'un comme dans l'autre, le mauvais goût et la bêtise y côtoient toujours la provocation audacieuse, la critique féroce et sans concession.

30.07.2012.






[1] Le dernier film de Sacha Baron Cohen, The Dictator, reprend encore de nombreux éléments narratifs de Borat et Brüno bien qu'il n'adopte pas la forme du faux documentaire.


[2] Un musique de fanfare dans Borat vient confirmer le burlesque de l'humour.


[3] Todd Phillips (réalisateur de Very bad Trip et de Date limite) a participé au scénario de Borat que le réalisateur devait même réaliser. Jay Roach, réalisateur des Austin Powers, est coproducteur du film. Ces associations n'étonnent guère au regard de la proximité entre leur humour trash et celui de Sacha Baron Cohen.




Duó Mìng Jīn / La Vie sans principe (2011) de Johnnie To


                 Avec La Vie sans principe, Johnnie To s'écarte des films polars violents qui ont bâti sa réputation. Bien que le film mette en scène quelques personnages de gangsters, le sujet véritable s'avère l'impact de la crise économique actuelle dans la société hongkongaise.

                 La Vie sans principe ressemble à un film choral à la Robert Altman doté d'un montage particulièrement audacieux. La chronologie des faits est interrompue à plusieurs reprises, le récit revenant de façon répétitive à son point de départ lors d'un changement de point de vue. Plusieurs personnages vont ainsi se croiser sans jamais se rencontrer : Teresa, une employée de banque; Panther, un escroc à la petite semaine; et l'inspecteur Cheung, un flic intègre. Un mystérieux sac contenant cinq millions de dollars volés va bouleverser leurs vies respectives.
            Le titre original du film signifie "L'or s'empare de votre vie". Dans le Hong Kong en plein marasme économique et financier, tous les personnages sont cupides et la vie de chacun ne semble tenir qu'à un fil, le cordon de leur bourse.
            Teresa vit sous la peur constante d'être licenciée: elle travaille jusqu'à très tard le soir et finit par abuser de la faiblesse d'une personne âgée pour l'inciter à faire un investissement risqué afin de remplir ses objectifs financiers. Panther peine à récolter assez de fonds pour payer la caution d’un de ses "frères de sang", récemment emprisonné: il se retrouve alors plongé dans le monde de la spéculation boursière dans l’espoir de gagner facilement de l'argent. Quant au flic, son couple bat de l'aile depuis que sa femme a emprunté pour acheter un appartement luxueux au-dessus de leurs moyens. 

            Les personnages annexes sont aussi obnubilés par l'idée de survivre. Et tous les moyens leur semblent bons: le frère de Panther recycle du papier usé; un usurier lance une banque de dépôt et de prêt, fondée sur l'argent liquide; d'autres convoitent l'argent de ce dernier et sont prêts à le voler et l'assassiner. Même Panther peine à organiser un banquet pour le patron de la mafia sans se disputer avec le restaurateur qui essaye de magouiller sur le nombre de places. Avec ses chemises hawaiiennes et son clignement d'œil maladif, Panther incarne une mafia grotesque, qui aurait tout perdu de sa superbe. Les seuls gangsters qui s'en sortent sont les vainqueurs du jeu boursier qui habitent dans des appartements à la décoration "nouveau riche".
            Selon La Vie sans Principe, le secteur bancaire, les bulles immobilières et le milieu mafieux semblent être les trois vecteurs principaux (et liés entre eux) de la crise mondiale actuelle. Alors que la banque propose des prêts impossibles à rembourser, les agents immobiliers font miroiter des appartements que personne ne peut acquérir.  Enfin, la Bourse achève l'enfermement des hongkongais dans des situations précaires en imposant un jeu aussi absurde que cruel. Par ailleurs, les gangsters eux même sont devenus des acteurs à part entière du système boursier. Rien n'est sensé dans ce monde de paris où la seule règle semble être celle de la survie. Dès lors, il y a des gagnants et des perdants. Le scénario réconcilie finalement le couple en péril du policier, comme pour ne pas rester sur une note pessimiste.


            Bien que parfois non dénué d'humour, La Vie sans principe nous présente une vision sombre et déprimée de Hongkong, violemment touché par la crise.


01.08.2012.