jeudi 1 novembre 2012

Kiru / Kill, La Forteresse des Samouraïs (1968) de Kihachi Okamoto

 

Ancien assistant d'Akira Kurosawa, Kihachi Okamoto s'inspire de Yojimbo (1961) pour apporter au jidai-geki une ironie nouvelle, assez proche de celle qui traverse le western-spaghetti, perceptible dans des films comme Samouraï (1965), Le Sabre du Mal (1966) ou encore Zatoichi contre Yojimbo (1970). Adapté de la même nouvelle que celle qui donnera naissance à Sanjuro (1962), Kill ! va dans le même sens d'une démystification de cette figure centrale du cinéma japonais qu'est le samouraï.

Genta, le personnage principal de Kill, interprété par Tatsuya Nakadai, est un ancien samouraï devenu yakuza vagabond. Il fait la connaissance sur la route d'un paysan un peu crétin (personnage récurent que l'on aperçoit par exemple dans Les Sept Samouraïs) qui a quitté son village pour devenir samouraï. Genta va vivement le dissuader de poursuivre cette voie mais tous deux vont être impliqués dans la répression d'un attentat politique à l'encontre un dignitaire corrompu. Genta va se ranger du côté des samouraïs rebelles, retranchés en haut d'une montagne dans une forteresse, alors que le paysan va être recruté par le méchant vassal de la région.

Dans la ligne droite du personnage du Sanjuro, Genta est un samouraï dépité: il refuse de se livrer aux rites (comme ceux grossiers de la présentation) et son opportunisme apparent lui apporte la méfiance de ceux qu'il veut vraiement aider (il est vrai que le fourbe change fréquemment de camp). La société féodale que présente Kill est en pleine décomposition: le seigneur local engage des mercenaires pour faire le sale boulot, lesquels mercenaires préfèrent être rémunérés que d'être adoubés samouraïs; les samouraïs rebelles (du nombre de sept...) semblent agir pour une noble cause (défendre les paysans exploités) mais derrière leur idéalisme se cachent des dissensions qui apparaissent dès qu'est en jeu une femme ou du saké. 

Dans ce monde de faux semblants, les codes ne sont qu'un farce: le paysan renoncera finalement à son rêve de devenir samouraï et reprendra la route avec Genta. Comme Sanjuro, Kill apparait donc comme moins désespéré que Yojimbo et voit une lueur d'espoir dans le refus de la nouvelle génération à suivre la voie de l'ancienne. Du coté de la morale, Genta est en réalité un homme bon. On sent donc chez Okamoto un humanisme proche de Kurosawa.
 
Au delà de cette vision somme toute convenue de la démystification du samouraï dans le cinéma nippon des années 60, ce qui étonne dans Kill, c'est le ton d'Okamoto qui alterne les scènes comiques et tragiques. Le film s'ouvre ainsi par le spectacle des deux protagonistes affamés (dont on entend les bruits de ventre) et qui courent après des poules pour les manger; suivra ensuite une scène de combat violent où l'on verra des bras et des doigts découpés. Cette cruauté s'inscrit également dans la lignée de Yojimbo et on retrouve de nouveau une bande-son de Masaru Sato, influencée par les musiques du western spaghetti (la boucle est bouclée). On l'aura compris, Kill n'est pas vraiment neuf et constitue un jidai-geki révisionniste gagné par le cynisme d'une époque.

 

26.10.12.

Iron Sky (2012) de Timo Vuorensola

 
            Encore inédit en France, Iron Sky a été diffusé dans le cadre de l'Etrange Festival au Forum des Images. Il est vrai que ce film finlandais trouve tout à fait sa place dans cette programmation qui privilégie la bizarrerie. A mi-chemin entre la comédie parodique et le film de science-fiction, Iron Sky surfe sur les élucubrations ésotériques au sujet du nazisme. Il s'inspire en effet d'une "urban mythology" née dès les années 40 et notamment développée par Louis Pauwels dans Le Matin des Magiciens (1960): à la fin de la seconde guerre mondiale, les nazis se seraient enfuis sur la lune où ils se cacheraient pour mieux préparer leur retour sur terre. Ces théories farfelues trouvent leurs fondements dans les spéculation autour de la base secrète de Peenemünde où les nazis produisirent les bombes volantes V1 et V2.
            Inspiré par les "pulp magazines" et la culture du serial, Iron Sky véhicule un style rétro-futuriste assez proche de Sky Captain and the World of Tomorrow (2004) de Kerry Conran. Le film associe en effet un passé vintage années 30-40 (les nazis, les zeppelins et les soucoupes volantes) avec une atmosphère datée de SF années 70: les scènes de bataille entre les vaisseaux spatiaux nazis et américains sont ainsi héritières de Star Wars[1]. Comme dans Sky Captain, l'invasion aérienne de New-York est inspirée par le chaos créé par King Kong. Comme Sky Captain, Iron Sky fait montre d'un amour des engins insolites et relève d'une culture geek. De même que Sky Captain était assez proche d'un jeux vidéo intitulé Crimson Skies, les producteurs d'Iron Sky ont déjà annoncé le développement d'un jeux-vidéo tiré du film. Dans les deux films, le visuel est hérité du comic mais est en fait modernisé par les effets spéciaux.
 
            Rentrés dans la culture populaire, les nazis ne sont plus une menace politique mais des personnages archétypaux de cinéma. Ceux d'Iron Sky sont présentés de façon caricaturale: comme dans les Indiana Jones, les nazis sont des grands méchants par excellence obséquieux, tout de cuir vêtus. Parfois, la musique plagie même Wagner pour bien confirmer le "folklore" nazi établi.
            L'humour d'Iron Sky joue sur le décalage culturel des nazis avec notre temps: ceux-ci sont surpris par l'acceptation des noirs, la culture du sexe, la disparition des grands idéaux... Les nazis ne trouvent pas d'équivalent dans notre société: les seuls individus qui arborent la croix gammée sont des vulgaires punks qui zonent à la sortie des boites de nuit. Les nazis en deviennent même un peu sympathiques à force d'anachronismes.
 
            Plus que les nazis, présentés comme de véritables "stock characters", ce sont les américains qui sont en fait le sujet de moqueries: la Présidente des Etats-Unis, une parodie de Sarah Palin, mise tous ses espoirs de réélection dans l'envoi d'un noir sur la lune, parce que c'est "cool" et que cela n'a jamais été fait. Lorsque le chef de l'état rencontre des nazis arrivés sur terre pour prêcher leur idées, il trouve en eux des excellents conseils pour la propagande. L'annonce de l'invasion nazie la ravit: tous les présidents de guerre ont été réélus ! L'Amérique se trouve donc incarnée et menée par un personnage aussi grossier qu'abject.
            Iron Sky va jusqu'au bout de sa mauvaise blague et se prête même à imaginer un conseil de sécurité de l'ONU réuni pour gérer l'invasion nazie. Ces séquences, proches du Docteur Follamour, sont un prétexte pour critiquer les défauts de chacun: le bellicisme américain, la neutralité pacifiste des pays nordiques, les prétentions douteuses de la Corée du Nord... Derrière la fantaisie apparemment bébête, se cache en fait un film qui brocarde l'Amérique contemporaine et les relations internationales en ce début de XXIème siècle.
 
22.09.2012.
 
 


[1] Timo Vuorensola, le réalisateur, s'est fait connaître grâce à une parodie de Star Strek intitulée Star Wreck.
A propos de Star Wars, notons également la ressemblance entre le costume des Stormtroopers et ceux des soldats la Wehrmacht munis d'un masque à gaz.

Garde à Vue (1981) de Claude Miller

           
            Ancien assistant réalisateur de François Truffaut et de Jean-Luc Godard, Claude Miller passe à la réalisation en 1975 avec La Meilleure façon de marcher. Il transpose ensuite Patricia Highsmith avec Dites-lui que je l'aime (1977) et adapte un auteur britannique de polars, John Wainwright, avec Garde à Vue. Grand succès au box office français lors de sa sortie, le film de Miller frappe par la nervosité de son scénario, le jeu de ses acteurs et son discours engagé pour une la réforme de la procédure pénale.
 
            Garde à Vue est un huis-clos policier: la nuit du réveillon, dans un commissariat de province, un inspecteur de police "cuisine" un notable, placé en garde à vue parce qu'il est suspecté dans une affaire de viol sur mineurs. L'unité de temps et de lieu peut paraître théâtrale mais contribue en fait à renforcer l'impression d'étouffement que ressentent les personnages mais aussi peu  à peu le spectateur.
            La lassitude des protagonistes, leur fatigue apparente, est soutenu par le physique des acteurs, Lino Ventura (le commissaire) et Michel Serrault (le mis en examen), aux yeux pochés et au regard hagard. Servis par les dialogues brillants de Michel Audiard, les deux comédiens fascinent par leurs changements d'émotions et de tons: Ventura paraît tour à tour compréhensif et ferme alors que Serrault alterne le comportement d'une victime avec celui d'un coupable.
 
            L'ambigüité sur la culpabilité du personnage de Serrault persiste jusqu'à la toute fin du film. Garde à Vue se termine en effet par un retournement de situation surprenant qui pourra agacer certains: alors que le notable avoue avoir commis les crimes, on découvre des cadavres de jeunes filles dans le coffre d'une voiture d'un nouveau suspect. Par ce "twist", le scénario de Claude Miller et du romancier Jean Herman dénonce la garde à vue comme une procédure dangereuse, qui mène à bout de nerf les inculpés et les conduit à avouer n'importe quoi.
            Sur le plan politique, Garde à Vue étonne: au lieu d'explorer la saleté de la psyché des policiers à l'instar de The Offence (1973) de Sidney Lumet, il préfère traiter de la procédure. En effet, les policiers sont dans une certaine mesure irréprochables: seul l'adjoint du commissaire, un flic interprété par Guy Marchand, se laisse aller et tabasse le suspect le temps d'un instant, ce qui lui sera fortement reproché. Les méandres de la psychologie n'en sont pas pour autant absentes: le comportement d'une épouse haineuse (jouée par Romy Schneider dans son avant-dernier rôle), perturbe l'objectivité de la situation.
            Depuis, la garde à vue à été de nombreuses fois réformée et la personne mise en examen a le droit d'être d'assisté par un avocat. Mais la garde à vue demeure un drame psychologique, un rapport de force où l'homme se retrouve seul face à l'ordre et à ses incriminations.
 
02.09.2012.

The International / L'Enquête (2009) de Tom Tykwer

 
 
            Réalisé par l'allemand Tom Tykwer, réalisateur de Cours Lola, Cours (1998) et du Parfum (2006), The International est un thriller paranoïaque dans la lignée des films des années 70 tel que A cause d'un assassinat (1974) ou Les Hommes du Président (1976) d'Alan Pakula. Ce genre trouve en effet un nouveau souffle dans le cinéma américain contemporain[1].
            Tout d'abord, l'atmosphère est la même que les films des années 70. L'affiche de The International met ainsi en scène des images en split screen. Le film privilégie les lumières grises du monde urbain, les infrastructures modernes, spacieuses et déshumanisées. Les décors de The International sont les places publiques, les gares, les aéroports ou les sièges de grandes entreprises dans d'immenses immeubles en verre. Les villes favorisées sont les froides capitales du capital: Berlin, Luxembourg, Paris, Milan et bien sûr, New-York. L'influence de la série des Jason Bourne et celle des James Bond impose cette délocalisation permanente du récit pour entretenir l'action et signifier l'internationalisation du réseau maléfique.
 
            The International ne reprend pas uniquement le cadre des thrillers des seventies, il en conserve également les motifs principaux, à commencer par les personnages. Dans le film de Tykwer, le personnage principal est un agent d'Interpol qui travaille main dans la main avec le district attorney de New-York pour révéler au grand jour les opérations illégales d'une banque multinationale spécialisée dans le blanchiment d'argent sale et dans les agissements douteux dans les pays du tiers-monde. Prêts à tout pour découvrir la vérité, les deux protagonistes sont des investigateurs acharnés, dans la lignée des journalistes des Hommes du Président. Leurs engagements sont tels qu'ils peinent à avoir une vie privée: l'homme vit seul alors que la femme néglige sa famille.
            Les acteurs, eux même, trouvent particulièrement leurs places dans ce revival du thriller parano: l'anglais Clive Owen fait penser à Steve McQueen ou à Mel Gibson alors que Naomi Watts, sorte de sous Nicole Kidman, rappelle l'actrice de L'Interprète de Sidney Pollack. L'un des méchants est interprété par Armin Mueller-Stahl, ancienne vedette du cinéma de la RDA, réfugié à l'Ouest dès 1976: son personnage d'agent de la Stasi en quête d'une rédemption évoque le spectre de la guerre froide mais aussi les méchants nazis du Dossier Odessa (1974) de Ronald Neame ou de Marathon Man (1976) de John Schlesinger.
 
            Les enjeux de The International sont les mêmes que ceux du thriller des seventies, marqué par la dramaturgie de l'échec. En effet, malgré la bravoure des enquêteurs, le combat s'avère perdu d'avance: l'organisation, tentaculaire et intouchable, jouit de protections des différents gouvernements, premiers bénéficiaires des opérations de la banque. Le titre du film lui-même vient souligner l'ampleur d'un complot mondial. Un climat de paranoïa total s'instaure donc: les héros ne peuvent pas faire confiance à leurs supérieurs et l'agent d'Interpol se voit finalement attiré par l'action individuelle, celle de faire justice lui-même.
            La lutte contre un capitalisme fou et mondialisé paraît dérisoire. Désormais, le privé s'infiltre dans le public (terreur des "agences" indépendantes et incontrôlables), l'économique et même la politique. Dans The Constant Gardener ou dans le dernier Jason Bourne, l'ennemi est une firme pharmaceutique; dans The International, le mal est incarné par la banque, organisme de pouvoir qui contrôle tout par la créances des dettes, l'arme des temps modernes. Il s'agit là d'un "corporate conspiracy thriller", variante du genre apparue dans les années 70 avec des films comme Network (1976) de Sidney Lumet, Coma (1978) de Michael Crichton ou encore Le Syndrome chinois (1979) de James Bridges.
            On trouve encore dans The International d'autres motifs du thriller politique des années 70. Le film de Tykwer trahit en effet l'obsession de l'assassinat de Kennedy: un homme politique italien se fait assassiner lors d'un meeting sur une place publique. Il n'y a pas un mais deux snipers comme le découvrent finalement les protagonistes. Le film s'ouvre également par un meurtre qui sera revu ultérieurement pour mieux saisir la complexité de l'image et tenter de cerner l'identité du tueur. La paranoïa s'instaure donc également par une crise de l'image, une méfiance par rapport à ce que l'on voit.
 
            Produit stéréotypé, The International renouvelle cependant un peu le genre en développant le volet de l'action. Une fusillade au musée Guggenheim de New-York apparaît ainsi comme particulièrement impressionnante: les scénaristes ont joué sur le décor, dont la descente circulaire constitue un "niveau" d'un gunfight ludique inspiré les jeux-vidéos. Enfin le film se clôt sur les toits ensoleillés d'Istanbul dans une violence âpre digne des derniers James Bond[2]. Le dernier plan est typique de l'épuisement final: le visage fatigué de Clive Owen qui n'a pu satisfaire sa soif animale de vengeance et dans lequel on lit une nouvelle émotion, celle du doute permanent...
 
27.09.2012.
 
 
 


[1] L'Interprète (2005) de Sidney Pollack; The Constant Gardener (2005) de Fernando Meirelles; Michael Clayton (2007) de Tony Gilroy; The Sentinel (2006) de Clark Johnson; Jeux de Pouvoir (2009) de Kevin McDonald; The Ghost Writer (2010) de Roman Polanski; Les Marches du Pouvoir (2010) de George Clooney ou encore la série des Jason Bourne (2002-2012) et donc, indirectement, celle des James Bond (2006-2012).
 
[2] Clive Owen avait d'ailleurs été envisagé un temps pour prendre la place de Pierce Brosnan dans le costume de l'agent 007.

Duplicty (2009) de Tony Gilroy

           
            En 2009, Clive Owen joue dans deux productions de Relativity Media, deux films "formatés" de ce mini-studio qui remettent au goût du jour deux genres de cinéma. Le premier, The International, réalisé par Tom Tykwer, est un thriller paranoïaque dans la veine des films des années 70. Le second, Duplicity, réalisé par Tony Gilroy, est une modernisation des films d'espionnage des années 60.
 
            Les deux protagonistes de Duplicity sont deux anciens agents secrets: elle, interprétée par Julia Roberts, est une ex-agent de la CIA alors que lui, joué par Clive Owen, travaillait pour le MI6. Appâtés par le gain, les deux amants se reconvertissent dans l’espionnage industriel. Ils sont ainsi embauchés par deux laboratoires pharmaceutiques concurrents: l’un pour voler la formule d’un produit pharmaceutique qui rapportera une fortune, l’autre pour la protéger. Comme The Constant Gardener (2005) de Fernando Meirelles ou Jason Bourne: l'héritage (2012) du même Gilroy, Duplicity présente la firme pharmaceutique comme un organisme maléfique et capitaliste, prêt à tout pour arriver à ses fins.
            Le film de Girloy n'est qu'une suite de manipulations et on y retrouve toutes les scènes-clés du film d'espionnage: la filatures, les écoutes ou encore la rencontre dans un lieu public pour échanger des informations. Complètement perdu, le spectateur renonce vite à comprendre le fil de l'intrigue pour ne suivre que le jeu de séduction, le jeu de dupes qui s'instaure entre les différents personnages.
            Le titre du film joue sur la ressemblance entre le mot duplicity et complicity et Tony Gilroy s'amuse de l'ambigüité des relations entre le couple sexy et élégant formé par Julia Roberts et Clive Owen. Le film s'engage dans les méandres de la romance: comment un couple d'espions peut-il se faire confiance alors que leur métier même est de dissimuler la vérité ?
            On pense ainsi aux comédies d'espionnage des années 60 tel que Charade (1963) de Stanley Donen ou L'Affaire Thomas Crown (1968) de Norman Jewison. La formule secrète tant disputée est ainsi un véritable McGuffin à la Hitchcock: il s'agit d'une formule chimique pour faire repousser les cheveux morts ! On trouve même dans Duplicity des split screen et des seconds rôles de méchants patrons stéréotypés (Tom Wilkinson et Paul Giamatti s'en donnent à cœur joie) comme dans les films hollywoodiens de l'époque. Dans ce doux revival sixties, le métier de Tony Gilroy rivalise avec celui de Steven Soderbergh: la musique de James Howard Newton lorgne vers celle de David Holmes, les virées sous le soleil d'Italie et la présence de Julia Roberts rappellent le souvenir délicieux de Ocean's Twelve.
29.09.2012.

Divorzio all'italiana / Divorce à l'italienne (1962) de Pietro Germi



            Avec Le Pigeon (1958) de Mario Monicelli ou Le Fanfaron (1962) de Dino Risi, Divorce à l'italienne est souvent considéré comme un des points d'orgue de cette veine du cinéma italien que la critique a surnommé la comédie à l'italienne. L'expression même de "all'italiana" vient du titre du film de Germi. Cependant, malgré cette appellation consacrée, il est toutefois difficile de cerner les caractéristiques communes aux différents films du corpus. Attardons-nous donc sur les deux principales spécificités de Divorce à l'italienne : d'un côté, l'audace de son sujet et des critiques qu'il porte; de l'autre, son humour particulier, proche du cartoon.

            Dans les années 60, le divorce était interdit en Italie. Il sera légalisé en 1970 à l'occasion du vote d'une loi qui manqua de briser la démocratie chrétienne. Le film de Germi s'amuse de cette prohibition: cette condamnation du divorce ne fait donc pas les affaires de Ferdinando Cefalù, noble sicilien, fatigué de sa vie bourgeoise et de sa femme envahissante. En effet, il envisage de se remarier avec une jeune cousine dont il est éperdument amoureux. Ainsi, il fait tout pour que son épouse s'éprenne d’un autre homme, afin de pouvoir les surprendre ensemble, la tuer et n’avoir qu’une peine légère pour crime d'honneur.
            Divorce à l'italienne offre un témoignage critique vis-à-vis d'une société italienne corsetée par les bonnes mœurs. Cefalù est ainsi exaspéré par de l'omniprésence de sa belle-famille et par la bêtise sa femme bienpensante. Les siciliens vivent dans un monde arriéré où la culture catholique est prédominante: le curé dicte ainsi à ses paroissiens le choix de leur vote et incite à boycotter la sortie de La Dolce Vita, que les habitants du village, à l'annonce d'un film sulfureux, vont en fait s'empresser de voir. On se moque des cocus, on compare les belles femmes à la madone, on croit en l'honneur et on justifie l'usage du crime pour le sauvegarder. Un couple affilié à la famille de Cefalù apporte un gag récurrent: l'homme, récemment veuf, doit attendre pour pouvoir se remarier mais passe son temps à flirter avec sa future épouse. L'hypocrisie règne par rapport au sexe comme le prouve le père de Cefalù qui a l'habitude de pincer les fesses de sa bonne sous les yeux mêmes de sa femme.
            La Sicile, terre d'une mafia de pacotille et de traditions risibles, fait donc l'objet de moqueries audacieuses. Pour ce faire, Germi a recours à la caricature et à un humour noir proche de celui du cartoon. Comme dans les Bip Bip et le coyote ou Tom & Jerry, Divorce à l'italienne narre les déboires d'un individu prêt à tout pour en tuer un autre. Affublé d'une moustache, digne du loup de Tex Avery, Marcello Mastroianni joue tout en rondeur, en grimace: il joue de ses faux airs impassibles, de ses sautes d'humeur et d'un rictus maladif. Comme dans Infidèlement vôtre (1948) de Preston Sturges ou comme chez Buñuel, son personnage de bourgeois fantasme divers assassinats de sa femme: avec un poignard ou une arme à feu, par noyade... La caractère burlesque du film est aussi renforcé par l'utilisation d'accélérés. Peut être la légèreté, le cynisme du ton de Divorce à l'italienne étaient-ils l'enrobage nécessaire pour faire passer la pilule de la critique sociale ?

 

23.09.2012.


Dellamorte Dellamore (1993) de Michele Soavi


Ancien assistant réalisateur de Dario Argento, Lamberto Bava ou de Joe D'Amato, Michele Soavi a tracé sa voie dans le cinéma italien en travaillant sur plusieurs gialli. Dellamorte Dellamore, son quatrième film, apparait comme un film d'horreur particulièrement insolite, à la limite de la parodie.


Dellamorte Dellamore conte les mésaventures d'un gardien de cimetière, confronté la nuit à des invasions de zombies, les morts sortant de leurs tombes... Le film est adapté et inspiré par l'œuvre de Tiziano Sclavi, l'auteur de la bande-dessinée des Dylan Dog, ex détective privé et chasseur de zombies. Le décors de Dellamorte Dellamore est caricatural: le cimetière embrumé, avec corbeaux croassant et pierres tombales, éclairé par la lumière de la pleine lune. Le mélancolique Francesco Dellamorte est accompagné par un assistant fossoyeur au physique inquiétant, comme il se doit, et qui ne s'exprime que par une unique onomatopée (Gna !). L'extermination des zombies apparaît comme un jeu grotesque, drôle. 

Jouant sur les codes du film d'horreur et n'ayant pas peur d'un lyrisme outrancier, Dellamorte Dellamore joue sur le terrain de la parodie. Mais là où Dellamorte Dellamore fait montre d'originalité, c'est dans l'accentuation du caractère déstabilisant du film d'horreur. Ainsi, Dellamorte copule avec une veuve sur la tombe de son défunt mari alors que "Gnaghi" s'entiche d'une zombie morte par décapitation et dont il fait trôner la tête à l'intérieur même d'une télévision. Dellamorte, est lui-même un illettré, un imbécile que tout le monde accuse d'être impotent...

Dellamorte Dellamore peut aussi se lire comme le paysage mental d'un homme obsédé par son travail. Obnubilé par son environnement morbide, Dellamorte en vient à confondre le monde des vivants avec le monde des morts et finit par tuer tous ceux qu'il trouve sur son chemin. Ces scènes de meurtre, filmées de biais, apparaissent comme cauchemardesques, complètement fantasmées, et l'on ne sait si ce que l'on voit est vrai ou si tout cela n'est qu'un rêve du protagoniste. Pour Dellamorte, la mort est omniprésente, jusque dans son nom. Lorsqu'il tente de s'évader de son cimetière et de sa ville, il se retrouve nez à nez à une route barrée par un ravin, un ailleurs impossible: il ne peut échapper à la mort, et à sa propre mort dans ce bled morbide et angoissant. Dellamorte Dellamore est donc un film d'horreur qui finit donc par emprunter un chemin presque métaphysique.


19.10.12.