mercredi 12 juin 2013

Un Cœur en Hiver (1992) de Claude Sautet

Un Cœur en Hiver, l'un des derniers films de Claude Sautet, est souvent considéré comme l'un de ses meilleurs. Subtil drame psychologique, le film développe des personnages riches en complexité.
 
Un trio musical et psychologique (Auteuil/Béart/Dussolier). L'intrigue d'Un Cœur en Hiver est centrée autour de trois personnages. Maxime et Stéphane travaillent ensemble dans un atelier de lutherie. Aimable et souriant, Maxime s'occupe de l'aspect commercial de l'entreprise. Stéphane, lui, plus discret, fabrique les instruments et paraît plus renfermé. Lorsque Maxime tombe amoureux d'une jeune violoniste, Camille, les relations entre les trois personnages vont se complexifier. Stéphane va intriguer Camille et instaurer un étrange jeu de séduction. Alors que Camille finit par céder, prête à quitter à Maxime pour son meilleur ami, Stéphane se refuse à elle.
Le trio amoureux d' Un Cœur en Hiver est inspiré de celui d'Un Héros de notre Temps de Lermontov (auquel il est fait référence dans le film) où une personne hésite sentimentalement entre deux autres. Le dilemme de Camille est d'autant plus fort que les personnalités des deux amis, Maxime l'extraverti et Stéphane l'introverti, sont particulièrement opposées. Les trois protagonistes présentent en fait trois attitudes différentes vis-à-vis de la musique et de la vie : Maxime est un marchand d'art mélomane, Camille est une violoniste virtuose et fragile alors que Stéphane, pourtant sensible à la musique, se contente de construire des instruments qui seront joués par d'autres. La musique est au cœur d' Un Cœur en Hiver: les envoutantes sonates et le trio pour piano de Maurice Ravel bercent le film par dans la bande sonore à la fois diégétique (Camille interprète les morceaux) et extra-diégétique.
 
Un film social. Derrière le rapport à la musique et les portraits psychologiques, le film de Sautet se prête à une lecture sociale: Stéphane, dans son «hiver du cœur», se retire (délibérément ?) de la société. Sentimentalement, il semble ne rien vivre à l'instar de L'Etranger de Camus mais, de même que Meursault semblait compenser ce manque par de fortes sensations physiques (surtout la chaleur), Stéphane semble très ému par la musique, émotion qui lui évoque un monde qui pour lui n'existe pas («c'est du rêve»). Dans son rapport à la société, Stéphane vit dans le retrait: il n'assume pas son amitié avec Maxime qu'il appelle "collaborateur" et refuse de prendre position dans des débats idéologiques, préférant ne jamais "s'exposer".
Face à la confrontation entre Stéphane et Camille, c'est-à-dire la rencontre entre un homme muré dans son silence et une femme à fleur de peau, le spectateur se demande constamment si le cœur glacé de Stéphane va se réchauffer. Camille sort assurément abimée par cette histoire d'amour qui ne s'est pas faite et elle se détruit socialement (elle fait "une scène" dans un café). De l'autre côté, malgré la confession attristée de Stéphane sur sa coupure du monde et sa découverte émue (mais en retenu, toujours) de la mort de son maître de violon, on ne sait pas vraiment si le personnage a évolué. Stéphane est-il sorti de sa carapace ? Maxime a-t-il pardonné à son ami ? Camille aime-t-elle toujours Stéphane ? Finalement, le mystère des personnages demeure.
26.05.13.