lundi 13 mai 2013

La Loi (1958) de Jules Dassin

Victime du maccarthysme, l'américain Jules Dassin s'exile en Europe au tournant des années 50: il tourne Les Forbans de la Nuit (1950) en Angleterre, Du Rififi chez les Hommes (1954) en France, Celui qui doit mourir (1957) en Grèce et La Loi en Italie. Adapté d'un roman de Roger Vailland, lauréat du Goncourt de l'année 1957, La Loi est un film sur la mafia avec des airs de tragédie grecque.
 
Contemporain du Défi de Francesco Rosi, La Loi est située dans le Sud de l'Italie et entend révéler les coutumes de la mafia locale. L'action est située dans un petit village arriéré de pêcheurs des Pouilles, croulant sur la chaleur du soleil. L'inspecteur de police est corrompu et le juge impuissant et Don César (Pierre Brasseur), un riche seigneur, respecté mais mourant, règne sur la ville. L'emprise de la bourgade est aussi disputée par Matteo Brigante (Yves Montand), un truand qui entend bien « faire la loi». Non seulement Brigante porte bien son nom mais il affublé d'un couteau à cran d'arrêt et d'une balafre à la joue droite. La loi du titre du film renvoie elle à un jeu traditionnel, un jeu de boisson qui veut que le vainqueur dicte ses règles aux vaincus. Autoritaire et violent, Brigante veut appliquer les règles arbitraires de ce jeu au petit village qu'il tourmente.
 
Une servante "sauvageonne" (campée par... Gina Lollobrigida) va se confronter au caïd et affirmer son indépendance dans une région où l'homme règne encore en maître, en utilisant son corps et la ruse. Ce personnage féministe et débrouillard va gagner sa bataille contre la mafia avec le soutien de son amant (joué par Marcello Mastroianni), un agronome qui, parce que venu du Nord du pays, incarne la raison et l'Etat de droit. A la représentation du Sud, à mi-chemin entre le document (les séquences de pêche sont proches du néoréalisme) et le mythe, La Loi propose une vision optimisme de réforme et de modernisation.
 
Dans La Loi, le film sur la mafia se double d'un tragédie grecque. Les thématiques principales de La Loi sont en effet la quête du pouvoir et le hasard (le jeu de la loi). Don César, par son nom à consonance romaine, par son interprète (Pierre Brasseur, un acteur au jeu théâtral) et par son rôle (le patriarche mourant dont la fortune est convoitée par plusieurs femmes et collectionne des œuvres de l'antiquité) apparaît comme un personnage dramatique. Melina Mercouri[1] interprète une Anna Karérine (elle lit même le roman de Tolstoï), une épouse mature qui veut fuir son fonctionnaire de mari pour un beau jeune homme. Enfin, assis sur un banc dans la place principale, les villageois oisifs (dont le jeune Joe Dassin, fils de Jules) commentent l'action tel un chœur antique.
 
Avec ses nombreux personnages et son intrigue complexe, La Loi a ses défauts et accuse des longueurs. Mais il bénéficie aussi et surtout d'une mise en scène inspirée de la part de son réalisateur. Jules Dassin inaugure ainsi son film par un mouvement de caméra descendant sur la façade d'un immeuble et s'arrête à chaque étage pour révéler les préoccupations de chacun des habitants. La Loi séduit par son aspect sensuel, notamment dans ses scènes de violences (flagellation de la Lollobrigida) ou osées (celles où Gina Lollobrigida ou Melina Mercouri aguichent les hommes). Plus ambitieux mais moins réussi que Du Rififi chez les Hommes, La Loi n'en est pas moins une œuvre impressionnante dans la filmographie de Jules Dassin: le film illustre le progressisme de Dassin, paradoxalement associé à un sens du tragique.
 
27.04.13.
 


[1] L'actrice grecque jouait déjà dans Celui qui doit mourir et épousera Dassin en 1962.

Ragtime (1981) de Milos Forman

Fuyant le Printemps de Prague de 1968, le tchèque Milos Forman s'installe aux Etats-Unis et obtient en 1977 la nationalité américaine. Quatre ans après, il se lance dans Ragtime, un vaste projet sur l'Histoire de l'Amérique du début du siècle.
 
Adaptation d'une œuvre de E. L. Doctorow, auteur de romans historiques, Ragtime évoque des faits et personnages réels qui ont marqué l'Amérique des années 1900 jusqu'à la Première Guerre Mondiale: le «crime du siècle» ou l'assassinat de l'architecte Stanford White par le millionnaire Harry Kandall Thaw[1]; les exploits du magicien Houdini; l'acquisition par le banquier JP Morgan de la bible de Gutenberg pour sa bibliothèque privée; la réception du premier noir-américain Booker T. Washington à la Maison Blanche par le Président Théodore Roosevelt; ou encore les prouesses du New York City Police Commissioner de l'époque Rhinelander Waldo.
 
A ces évènements authentiques, Ragtime associe le destin d'une famille bourgeoise de New Rochelle, banlieue cossue de New York. Cette famille, apparemment sans histoire, va être confrontée à la question noire: elle recueille une jeune domestique de couleur dont le mari, un pianiste de ragtime, va être victime de discriminations et d'humiliations. Le musicien refuse de voir son honneur et ses droits bafoués et va se lancer dans un conflit armé et sanglant afin d'obtenir réparation.
 
Mélangeant la fiction et la réalité, combinant les destins individuels avec le sort d'une Nation sur une période d'une dizaine d'années, Ragtime relève de la fresque épique. La durée du film (2h30) et l'importante production de Dino De Laurentis sont d'autres éléments qui confortent la grandeur du spectacle. Il faut noter que le fond musical (les airs de la Belle époque et le ragtime, c'est-à-dire des valses européennes et la construction d'une musique vernaculaire) semble être un fil directeur de cette histoire de l'Amérique, au même titre que dans le contemporain American Pop (1981) de Ralph Bakshi.
 
L'intérêt porté pour cette histoire de l'Amérique du début du siècle et des immigrants se retrouvera également dans Il était une fois en Amérique (1984) de Sergio Leone, film assez proche visuellement et où l'on retrouve la comédienne Elisabeth McGovern. Comme le film de Leone, le film de Forman, bercé par une musique mélancolique d'un autre temps (ici, la bande son est signée par Randy Newman) est emprunt d'une certaine nostalgie, celle de la part d'un réalisateur étranger qui regrette une histoire fondatrice qu'il n'a jamais connue.
 
Selon certaines sources, le projet de Ragtime aurait d'abord été proposé à Robert Altman. Il est vrai que le film épouse plusieurs caractéristiques du cinéma d'Altman à savoir un cinéma choral, où différents destins s'entrecroisent, et une critique acerbe de l'Amérique. Chronique de la modernisation et de l'urbanisation d'un pays, Ragtime revient sur racines contestables de l'Amérique: le racisme et la violence, la difficile construction d'un état de droit, les clivages sociaux, la cupidité et l'individualisme. Le père de la famille de Ragtime, peine à rassembler ses proches: son beau-frère rentre dans le terrorisme armé de la cause noire, sa femme s'éloigne de lui, alors que lui-même oublie de s'occuper de son fils. On sent que la sympathie de Forman, réalisateur d'origine tchèque, est portée sur les pauvres issus de l'immigration: un charismatique juif d'origine juive finit par devenir metteur en scène à Hollywood.
 
Fresque épique, Ragtime revient sur les fondements de l'Amérique moderne et Milos Forman, reconnaissant mais critique comme bien des cinéastes immigrés (Wilder, Sirk...), la célèbre tout en en dénonçant ses travers. Forman allait poursuivre dans cet exercice de mythification/démythification avec son film suivant sur Wolfgang Amadeus Mozart.
 
26.04.13.


[1] Cet évènement avait déjà donné lieu au film La Fille sur la Balançoire (1955) de Richard Fleischer.

Sleepers (1996) de Barry Levinson


Auteur de Rain Man, oscar du meilleur film de l'année 1989, Barry Levinson enchaîne les succès populaires dans les années 80-90. Bénéficiant d'une belle distribution, Sleepers dénonce les violences sexuelles dans le système carcéral.

Une modernisation des films des Dead End Kids. La première partie de Sleepers, chronique des années de jeunesse d'adolescents délinquants dans le Hell's Kitchen des années 60, apparaît comme une modernisation des Anges aux Figures Sales ou d'autres films avec les Dead End Kids, populaires dans les années 30. Les protagonistes, quatre jeunes copains, font les quatre cent coups: ils s'éclaboussent avec les bouches incendies dans la rue, zieutent en cachette les filles se déshabiller et bronzent au soleil sur le toit des immeubles. Mais la bande va plus loin, aide les gangsters locaux et vole des hot dog au marchand ambulant. Robert De Niro, dans le rôle du père Bobby, remplace Pat O'Brien dans la figure du prêtre bienveillant qui échoue à remettre dans le droit chemin des gosses perdus, en proie à la criminalité. Vittorio Gassman joue lui un vieux mafieux à la retraite qui fascine les gamins et qui écoute du Dean Martin dans son restaurant. 

L'action de cette première partie est située dans les années 60, évoquées principalement grâce à la bande-son (les Four Seasons, les Beach Boys, Donovan...). Barry Levinson, qui adapte le récit autobiographique de Lorenzo Carcaterra, se sent à l'aise dans cette période, ayant lui même également signé une série de films à caractère autobiographique sur sa jeunesse dans les années 50 à Baltimore (Diner, 1982; Tin Men, 1984; Avalon, 1990 et Liberty Heights, 1999).[1]  

Un film engagé contre les dérives du système carcéral doublé d'un film de procès. La seconde partie de Sleepers est consacrée à la dure incarcération des délinquants juvéniles dans une maison de redressement. Les enfants connaissent un châtiment bien plus cruel que celui qu'ils méritaient et font l'objet de tortures et de viols par les gardiens. Cette partie, particulièrement sombre et violente, est le cœur du film qui entend dénoncer ces pratiques qui auraient existé mais que renie catégoriquement l'administration pénitentiaire. En ce sens, Sleepers est un film à thèse, un film engagé: la violence qu'a subi les garçons conduira la moitié d'entre eux à la récidive alors que tous resteront à jamais détruits et traumatisés par cette expérience horrible.

La troisième et dernière partie de Sleepers s'apparente au film de procès: les gamins ont grandi et deux d'eux d'entre se vengent en tuant un ancien geôlier. Les deux derniers (dont un est devenu procureur) orchestrent leur revanche et retournent la situation en dirigeant le procès à l'encontre des gardiens. Le père Bobby viendra témoigner en leur faveur et sacrifier un temps sa foi par un parjure au profit de la rédemption des anges déchus.

Le récit, coupé en trois temps, repart donc à plusieurs reprises dans des directions différentes et on a parfois l'impression que le film manque d'unité dramatique. Par plusieurs aspects (modernisation d'une forme du cinéma des années 30, mise en scène classique, reconstitution soignée) Sleepers est un film conventionnel mais on retient néanmoins sa noirceur, sa violence ainsi que son propos engagé.

 

28.04.13



[1] Levinson privilégie en effet les films faisant l'objet de reconstitution: Le Secret de la Pyramide (1986) se déroule dans le Londres des années 1880, Le Meilleur (1982) dans les années 20, Bugsy (1991) dans les années 30, Good Morning Vietnam dans les années 60.

Tous les Matins du Monde (1991) d'Alain Corneau

Centré sur la rencontre entre deux authentiques musiciens de l'époque de Louis XIV (Marin Marais et Monsieur de Sainte-Colombe), Tous les Matins du Monde a contribué, lors de sa sortie, à un regain d'intérêt certain pour la musique baroque.
 
On pourrait penser que le film de Corneau s'inscrit dans un genre conventionnel, le films en costume, genre dans lequel excelle le cinéma français de l'époque qui se plait à reconstituer le Grand Siècle[1]. Néanmoins, l'action du film, bien que située au XVIIème siècle, n'insiste pas sur le faste de la Cour du Roi Soleil.
 
En effet, le film de Corneau montre la fascination de Marin Marais, prestigieux musicien de la Cour, pour son maitre de viole Monsieur de Sainte-Colombe, un vieil homme, veuf et misanthrope, qui s'est retiré de la vie publique et joue dans le noir d'une cabane installée dans le jardin de sa demeure. Les sympathies du réalisateur vont envers la vie austère mais sincère du janséniste Sainte-Colombe. Dès lors, Versailles ne nous est que très peu montré, le film insistant sur la vie rurale et champêtre de Sainte-Colombe.
 
Visuellement, le film recherche également l'ascèse et s'inspire des natures mortes du peintre Lubin Baugin (présenté dans le film comme un ami de Sainte Colombe) ainsi que des toiles en clair-obscur de Rembrandt ou De La Tour où des pièces ne sont éclairées que par la lumière d'une faible bougie. Ce traitement visuel rejoint la conception musicale de Monsieur de Sainte-Colombe qui recherche l'absolu et le recueillement dans son art. L'idée est simple: la musique n'est pas à la Cour du Roi, la musique se trouve dans les profondeurs du cœur du musicien qui, par son instrument, parvient à communiquer sa douleur.
 
Stylistiquement épuré, centré sur un nombre restreint de personnages et délaissant les enjeux politiques de l'époque, Tous les Matins du Monde se consacre entièrement à son sujet principal qui est la musique. La viole de gambe, instrument archaïque (ancêtre du violoncelle), peut parfois paraître ennuyeux mais force est de reconnaître que la beauté de ses sonorités reste intacte. Elle est la manifestation de l'idée majeure du film qui consiste à allier la beauté avec la sobriété.
 
25.04.13.



[1] Le césar du meilleur film de l'année 1991 revient à Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau; le césar de l'année 1992 à Tous les Matins du Monde de Corneau, également avec Gérard Depardieu; le césar de l'année 1997 à Ridicule de Patrice Leconte. Dans la même veine, on recensera L'allée du Roi (1995) de Nina Companéez, Saint-Cyr (2000) de Patricia Mazuy, Vatel (2000) de Roland Joffé, Le Roi danse (2000) de Gérard Corbiau.

lundi 29 avril 2013

A Connecticut Yankee in King Arthur's Court / Un Yankee à la Cour du Roi Arthur (1949) de Tay Garnett

Time travelling: Un visiteur au Moyen-âge. Un Yankee à la Cour du Roi Arthur de Tay Garnett est la troisième adaptation du roman de Mark Twain, après une version muette réalisée par Emmett J. Flynn en 1921 et une version parlante réalisée par David Butler en 1931 (deux productions Fox). Le roman de Twain, écrit en 1889, constitue l'un des tous premiers exemples de ce sous-genre de la Science-fiction qu'est le « time travelling » ou le voyage dans le temps (La Machine à remonter le temps de HG Wells date 1895). Comme le titre l'indique, le roman narre l'histoire d'un modeste américain du Connecticut qui se retrouve dans la Cour du Roi Arthur après avoir été frappé par la foudre. Confrontant le Moyen-âge à la modernité, Un Yankee à la Cour du Roi Arthur annonce d'une certaine manière Les Visiteurs (1992, Jean-Marie Poiré).
 
Pour survivre dans le monde hostile de l'âge sombre, le "yankee" utilise la technologie et la modernité: l'homme du futur impressionne en maîtrisant le feu par une allumette ou par le passage des rayons du soleil à travers un verre. Plus tard, le yankee construit un pistolet, initie l'orchestre de la Cour au swing et transforme le tournoi de chevaliers en rodéo... Comme dans Tintin et le Temple du Soleil, le héros se sauve du bucher en annonçant une éclipse qu'il a découvert après la lecture  d'un almanach. L'obscurantisme est le sujet de moqueries et le Moyen-âge fait l'objet d'une démystification: Merlin est un charlatan, alors que les chevaliers, dont les armures rouillent, sont aussi superstitieux que mythomanes quant à leurs prétendus exploits. Surtout, la Cour exploite ses sujets et méconnait leurs droits.
 
 
Chez Arthur ou chez François-Joseph. Un Yankee à la Cour du Roi Arthur partage de nombreux points communs avec La Valse de l'Empereur de Billy Wilder, autre grande superproduction de la Paramount sortie l'année précédente. Les deux films, en costumes et en couleurs, lorgnent vers la comédie musicale bon enfant et mettent en scène Bing Crosby, et dans la lignée de la série des Road to... (Singapore, Zanzibar, Morocco, Utopia, Rio, Bali et plus tard Hong Kong), jouent sur le décalage culturel entre les valeurs du crooner et celles de l'univers dans lequel il est « parachuté».
 
Le film de Tay Garnett comme celui de Billy Wilder oppose le personnage de Bing Crosby, incarnation d'une Amérique sûre d'elle-même et mal élevée, à une Cour royale et européenne d'un autre temps, engoncée dans les traditions. Le jeu d'opposition  sociale se double d'une confrontation entre deux mondes et deux époques, confrontation davantage soulignée dans Un Yankee à la Cour du Roi Arthur où le personnage de Bing Crosby qui voyage dans le temps, se retrouve dans le passé.
 
 
La propagande des valeurs américaines. Dans les deux films, le personnage de Bing Crosby, en plus d'apporter la modernité à une Europe en déclin, va apporter des changements sociaux et politiques. Les souverains, François-Joseph et le Roi Arthur, sont des monarques grabataires et autoritaires. Mais la venue de l'américain, bousculant les hypocrisies de la Cour, va plaire au souverain qui va voir dans le personnage une incarnation de la franchise. Le roi breton comme l'empereur d'Autriche Hongrie méconnaissent la réalité du quotidien de leurs sujets car ils sont entourés de mauvais conseillers: dans Un Yankee à la Cour du Roi Arthur, Bing Crosby va proposer au roi de se déguiser pour mieux se fondre dans la population afin de comprendre son peuple. Cette scène est directement inspirée d'Henri V de Shakespeare, où le monarque se mélange de nuit avec les soldats de son armée.
 
Dans les deux films, le personnage populaire de Bing Crosby tombe amoureux d'une femme de la Cour qui est promise à un autre. Mais la sincérité des sentiments du personnage lui permet de surmonter la barrière des conventions sociales et culturelles de la Cour: par son arrivée, Bing Crosby, l'américain, apporte donc la démocratie.
 
Comme La Valse de l'Empereur, Un Yankee à la Cour du Roi Arthur, sous ses airs de spectacle naïf et kitch, est donc un film moins idiot qu'il ne paraît: plus que la critique amusée de l'Europe ou des Etats-Unis, c'est la propagande des valeurs américaines qui prédomine.
 
21.04.13.
 

Space Cowboys (2000) de Clint Eatswood

Du fantôme au héros providentiel: Clint Eastwood, un homme du passé. Dans les western spaghetti de Sergio Leone qui ont fait sa célébrité, Eastwood, alias l'homme sans nom, est un homme mystérieux, au passé inconnu. Passant à la mise en scène, l'acteur assoit sa personnalité cinématographique de revenant fantomatique avec L'Homme des Hautes Plaines ou Pale Rider. Epousant à sa façon la forme du western crépusculaire avec Impitoyable, Eastwood se met en scène comme un homme d'un autre temps et assume sa vieillesse à l'écran tel John Wayne.
 
Homme du passé, Eastwood se présente comme un valeur sûre de l'Amérique et se plait à endosser la figure du héros providentiel. En effet, Clint Eastwood a souvent joué des personnages reclus qui acceptent de sortir de leur solitude pour venir en aide à ceux qui les réclament. Dans La Sanction, il joue un ancien tueur à gages qui s'est reconverti dans l'enseignement mais qui va être rattrapé par son passé; dans Firefox, il joue un vétéran du Vietnam qui rempile quand le devoir l'appelle. Dans Million Dollar Baby et Une Nouvelle Chance, Clint Eastwood interprète un vieil entraineur sportif qui connaît une nouvelle heure de gloire en coachant la jeune génération. Dans Gran Torino, il est un vétéran de la guerre de Corée qui ressort les armes pour défendre son quartier contre la délinquance qui sévit.
 
Bien qu'Harry Callahan laisse croire à ses supérieurs (et au public) qu'il va démissionner, «l'inspecteur ne renonce jamais» et revient toujours. A 82 ans, après plus de quarante ans de carrière, Clint Eastwood lui même n'en finit pas de faire des films. Dans Space cowboys, le film qui nous intéresse, la NASA fait appel à Eastwood alias Frank Corvin, astronaute à la retraite, et ses anciens collègues, pour réparer un satellite qui menace de s'effondrer sur la terre[1]. Le sujet de Space Cowboys est donc pour le moins amusant et incongru: la NASA envoie des «papys» septuagénaires dans l'espace car ceux sont les seules personnes aptes pour raccommoder le vétuste satellite.
 
 
Clint Eastwood, une valeur sûre et américaine. Clint Eastwood/Frank Corvin est la garantie certaine des valeurs authentiques, premières de l'Amérique: face à la bureaucratie de la NASA, il incarne l'action et l'individualisme (qui sait toutefois se marier, s'il le faut, avec un esprit d'équipe); face aux jeunes recrues, il incarne l'expérience; face à l'hypocrisie, il incarne enfin la franchise. Comme dans les autres films du réalisateur, Eastwood est donc un type «old school»: il écoute du vieux jazz, et renvoie par sa personnalité (impulsive, bougonne et insubordonnée) à la liberté des cowboys auxquels fait référence le titre. L'idée de Space Cowboys est simple: même dans un monde de contrôle et de modernité, à l'heure de la conquête de l'espace, on a besoin d'un homme chevronné et compétent, gardant une marge de liberté.
 
Le film s'ouvre par une séquence, nostalgique et en noir et blanc, située dans les années 50, où l'on voit l'équipe de Corvin et ses hommes s'entrainer dans le désert. Entrainés pour partir dans l'espace, ils seront remplacés par un singe: cet élément révèle symboliquement l'erreur qu'a commise l'administration en refusant de faire confiance à Corvin et ses hommes, au regard du problème actuel du satellite qui menace de s'écraser sur la terre quarante ans après. Certes, Corvin et ses amis sont vieux, essoufflés et en mauvais état (la vue de l'un est catastrophique alors qu'un autre est malade d'un cancer). Le film est emprunt d'un sentiment crépusculaire: l'équipe de Corvin apprend à plusieurs reprises la mort de certaines de leurs connaissances lorsqu'elle demande des nouvelles.
 
Néanmoins, selon Eastwood, l'Amérique se doit donc d'être fidèle à ses principes et de retourner à ses héros d'antan. D'où la réticence du personnage d'Eastwood à reconnaître que le guerre froide est finie: Frank Corvin n'apprécie pas que le satellite qu'il ait construit se trouve désormais sous une bannière russe... Frank Corvin et sa bande de tête brûlées n'ont pas changé depuis les années 50: Hawk (Tommy Lee Jones, dans une veine Gary Cooper) s'avère toujours autant honnête, Jerry (Donald Sutherland) drague encore les filles alors que Tank (James Garner) est éternellement malicieux. Space Cowboys joue sur la familiarité des visages des comédiens et leurs personnalités cinématographiques pour renforcer le propos du film: les héros du passé ne doivent pas être oubliés et peuvent toujours apporter à notre temps de la confiance. Mais il s'agit aussi et surtout d'un retour à l'écran de vieilles vedettes afin de mettre en valeur leur jeu d'acteur.
 
 
L'ancien et le nouveau. Eastwood prône donc le recours aux valeurs sûres du passé pour assurer le présent. Son film lui apparaît comme une parfaite symbiose entre classicisme et modernité. Ainsi, le personnage d'Eastwood repose sur une série de stéréotypes établis dans les films précédents du réalisateur. La vision sensible des relations hommes-femmes (Corvin et sa femme inquiète du départ de son mari; Hawk, le veuf, qui retrouve l'amour), l'esprit de camaraderie de l'équipe de Corvin ainsi que la scène de bagarre de saloon renvoient au cinéma de John Ford. Enfin, la séquence inaugurale dans les années 50 inscrit le film dans un récit classique, à l'ancienne.
 
En même temps, la seconde partie du film est consacrée entièrement à l'opération de sauvetage du satellite. Bénéficiant d'effets spéciaux convaincants et impressionnants, cette partie spatiale fait davantage penser à Apollo 13 et traduit l'intérêt d'Eastwood pour un film moderne. Frôlant la Science-fiction, Firefox révélait déjà ce goût d'Eastwood pour ce genre de films: n'est-ce pas du jeunisme de la part du réalisateur ? Dans Space Cowboys, Clint Eastwood remet au goût du jour des vedettes d'antan, prône l'alliance entre l'ancien et le nouveau et sauve le monde d'un satellite dangereux. Il signe un film patriotique, un rien ronflant mais pour le moins cohérent.
 
23.04.13.
 


[1] Le sujet de Space Cowboys est proche de celui d'Armageddon (1998) de Michael Bay, dans lequel des astronautes sont également envoyés dans l'espace pour contrer une catastrophe imminente, ici, une météorite qui menace de s'écraser sur la terre.

An Education / Une Education (2009) de Lone Scherfig

Issu du Dogme (Italian For Beginners est tourné selon les principes du mouvement créé par Thomas Vinterberg et Lars Van Triers), la danoise Lone Scherfig réalise en Angleterre Une Éducation, un récit d'apprentissage d'une jeune britannique dans les années 60.
 
Brillante élève, Jenny, 16 ans, se prépare pour intégrer Oxford mais sa rencontre avec un homme deux fois plus âgé qu'elle va tout remettre en cause. En effet, le riche et élégant David lui propose un vie séduisante: night-clubs, virée à la campagne en voiture, voyage à Paris. Mais, le rêve se révèle une illusion, David n'étant pas forcément celui qu'il prétend être...
 
Comme son titre l'indique, Une Éducation est avant tout un récit d'apprentissage, celui d'une enfant encore candide qui découvre trop tôt la vie d'adulte (indépendance, relations sexuelles) et qui va assumer ses responsabilités (ses études et donc son avenir sont compromis) suite à une dure prise de conscience: il ne faut pas vouloir tout tout de suite et se méfier de la vie facile et des apparences. Au bout du conte, la perte de l'innocence, comme dans tout récit d'apprentissage, se fait autant constructeur que destructeur.
 
On l'aura compris, le film se conclut par la condamnation d'une jeunesse qui brûle les étapes, fin pour le moins moralisatrice voire réactionnaire. Néanmoins, il ne faut pas occulter toute le critique de la monotonie de l'Angleterre provinciale du début des années 60 envahie par la rigueur et l'ennui. Deux instances sociales (la famille, l'école) viennent incarner cette étroitesse d'esprit et cette fermeté qui, malgré une attention portée à la jeunesse, bride son imagination et son désir de vivre. Jenny trouve ainsi dans David l'occasion de matérialiser ces rêves, à savoir l'amour de la musique (concerts de jazz ou de classique) et de la France (voyage romantique à Paris). « This whole stupid stupid is bored ! There's no light, or color, or fun » s'exclame Jenny: cette volonté de fuir ce pays moribond explique la fuite en avant du personnage principal qui fait écho aux rêveries des protagonistes des films du free cinema des années 60 (Un Dimanche pas comme les autres et Billy le menteur de John Schlesinger, La solitude du coureur de fond de Tony Richardson).
 
Avec sa conclusion moralisatrice, engoncée dans une soigneuse reconstitution, Une Éducation apparaît comme conventionnel. Néanmoins, la subtilité des dialogues, des personnages ainsi que de l'interprétation (révélation de l'actrice Carey Mulligan) contribue à apporter de la vraisemblance et de la sensibilité à ce portrait tout de même contrasté de l'Angleterre du tout début des années 60, conservatrice mais en attente des "swinging sixties".
 
12.04.13.