mercredi 24 avril 2013

Président (2006) de Lionel Delplanque

Longtemps absent des écrans, le Président de la République occupe une place croissante dans un cinéma français qui s'est autorisé de plus en plus à aborder des sujets politiques sans toutefois atteindre l'omniprésence qui le caractérise dans le cinéma américain. Le cinéma français de ces dernières années nous a ainsi proposé plusieurs films sur la politique, avec des approches très diverses: historique (Le promeneur du champ de mars, 2005, de Robert Guédiguian) ou satirique (La conquête, 2011, de Xavier Durringer, Les saveur du Palais, 2012, de Christian Vincent), centrée sur l'élection (Le Candidat, 2006, de Niels Arestrup ou Hénaud Président, 2012, de Michel Muller) ou bien davantage ciblée sur les arcanes du pouvoir (Pater, 2011, d'Alain Cavalier ou L'exercice de l'Etat, 2012, de Pierre Schoeller).
 
En présentant un chef d'état fictif, Président de Lionel Delplanque s'apparente à un film de politique-fiction aux confluents du thriller.
 
Un Portrait de Président. C'est un poncif: ni la couleur politique du Président, ni même son nom, ne seront donnés au spectateur dans le film de Delplanque. Pourtant, le Président interprété par Albert Dupontel a des airs familiers car, comme Jean Gabin dans le film d'Henri Verneuil (1961), figure composite inspirée de Clémenceau et de De Gaulle, son personnage emprunte à la personnalité de différents présidents connus.
 
De De Gaulle, le Président parodie ainsi le célèbre discours à la libération de Paris (devenu «Un continent humilié, un continent martyrisé...»). La phrase que prononce Dupontel à certaines personnes de son entourage («Vous n'êtes pas le meilleur, vous êtes le seul»), serait un leitmotiv que Valéry Giscard d'Estaing répétait aux jeunes loups qui l'entouraient. La réprobation des anglicismes, tel "marshmallow", est inspiré par François Mitterrand. Enfin, le côté "bling-bling" du Président, qui arbore des lunettes de soleil et un train de vie royal (petits déjeuners cossus, diners dans des grands restaurants parisiens et déplacements en avion personnel), annonce lui le futur mandat de Nicolas Sarkozy. Plus éloigné dans l'espace, une tentative d'assassinat à l'arme à feu viendra ranimer un temps le spectre de l'assassinat de Kennedy.
 
Le film de Delplanque nous propose un portrait caricatural du Président de la République, accumulant des lieux communs de café du commerce sur le monde de la politique. Méfiant envers le pouvoir, le film insiste sur les défauts du personnage du chef de l'Etat qui est tour à tour colérique, autoritaire et prétentieux. Ses qualités sont autant d'atouts dangereux: son charisme dissimule un art de la manipulation, ses belles paroles masquent une langue de bois. Certes, le personnage souffre de la solitude du pouvoir et est humanisé par son attachement à sa fille mais il demeure une bête politique amorale dont le sens de l'intérêt de la Nation parait douteux.
 
 
Une politique-fiction sur les manigances et les dérives du pouvoir. L'Elysée, que Delpanque nous représente avec des éclairages sombres, constitue un lieu de mensonges et de magouilles. Le Président est en effet mêlé à une histoire de financement occulte d'une arme militaire "blanche" (il s'agirait d'une bombe qui ne laisse pas de trace ?) qui s'avère néanmoins dangereuse. Le Président a axé son programme de réélection sur l'aide au développement des pays africains mais trempe en fait dans des affaires d'argent sale et de trafic d'armes. Le film s'aventure donc grossièrement dans la dénonciation des compromissions de la Françafrique[1].
 
Le Président de la République est le principal responsable de toutes ses combines, lui même recherchant le pouvoir et l'argent. Monstre total, il se tape des putes de luxe le soir, commandite l'assassinat de son père spirituel (Claude Rich alias Frédéric de Saint-Guillaume, en  référence à l'école de Sciences-Po ?) et finit par compromettre le bonheur de sa fille unique. La politique est un dangereux lac aux requins.
 
 
Un thriller à l'américaine. La découverte progressive de la véritable nature du Président se fait à travers les yeux d'une jeune diplômé qui séduit la fille du "PR" et devient l'un de ses plus proches conseillers. Le personnage est interprété par Jérémie Renier, "typecasté" après Violence des échanges en milieu tempéré, dans le rôle du jeune idéaliste qui va perdre son innocence. C'est son personnage qui mène l'enquête et guide le récit, insufflant un côté thriller au film.
 
Energique, la mise en scène s'inspire du cinéma américain: bénéficiant d'un gros budget, le film privilégie le spectaculaire (mouvements de caméra, plans en hélicoptère); beaucoup de scènes sont tournées "in situ" dans les hôtels particuliers du gouvernement. Le film ne néglige néanmoins nullement les dialogues et regorge de "phrases qui tuent" et de citations telle celle récurrente de Nietzsche, tirée du Gai Savoir: « Seul le vainqueur ne croit pas au hasard. » Le ton est souvent grave, sans ironie aucune.
 
 
Le résultat du Président de Lionel Delpanque est pour le moins paradoxal: le film accumule les clichés sur la figure du Président de la République mais l'interprétation du chef de l'Etat par le teigneux Albert Dupontel convainc plutôt, le film se veut une réflexion sur le pouvoir et la politique mais il finit par sombrer dans le film de genre.
 
31.03.13.


[1] Quelques rares films avaient déjà abordé cette question épineuse: L'État sauvage (1977) de Francis Girod, Le Mercenaire (1981) de Georges Lautner ou, plus récemment, Une affaire d'état (2005) d'Eric Valette.