dimanche 26 janvier 2014

Man of the Forest / Les Hommes de la Forêt (1933) de Henry Hathaway

Ancien assistant de Victor Fleming et de Josef Von Sternberg, Henry Hathaway commence sa carrière de réalisateur à la Paramount avec une série de westerns de série B interprétés par un jeune Randolph Scott et adaptés de romans de Zane Grey: Heritage of the Desert et Wild Horse Mesa, sortis en 1932, The Thundering Herd, Sunset Pass, To The Last Man et Man of the Forest, sortis en 1933[1], The Last Round-Up sorti en 1934.
 
Man of the Forest met en scène un conflit classique du western, celui opposant un homme de l'Ouest, simple et proche de la nature (l'homme de la forêt du titre original), à un riche propriétaire terrien, incarnation d'un capitalisme cupide. Dans le rôle du héros, Randolph Scott est affublé d'une petite moustache et d'un cheval blanc qui répond à son maître lorsque ce dernier le siffle. Gentiment misogyne, il distribue des fessées aux femmes[2] lorsqu'elles ne sont pas sages et vit avec une famille de pumas comme animaux de compagnie. Noah Beery (le frère de Wallace), incarne un méchant caricatural et dispose de tous les attributs de rigueur: il est bedonnant, suave et distingué (il arbore un bouc). Dans les seconds rôles, on retrouve des habitués du genre tel que Harry Carrey, Barton McLane ou encore le duo comique formé par "Big Boy" Williams et Vince Barnett.
 
Filmé sans grande inspiration, Man of the Forest apparaît comme typique de la production de westerns de série B dans le cinéma américain années 30, avant que le genre ne gagne en crédibilité dans les années 40 et 50. Accumulant les poncifs du genre et expédié en 62 minutes, le spectacle désuet de Man of the Forest s'avère aussi idiot que divertissant.
 
16.01.14.


[1] Hathaway signe en 1933 une autre adaptation de Zane Grey avec Under the Tonto Rim mais la vedette est Stuart Erwin.
[2] Verna Hilli, la vedette féminine de Man of the Forest, joue également dans Under the Tonto Rim mentionné ci-dessus et partagea ensuite l'affiche avec John Wayne pour les westerns de la Monogram: The Star Packer et The Trail Beyond, tous deux de 1934.

Jimmy P., Psychothérapie d'un indien des plaines (2013) d'Arnaud Desplechin

Après Un Conte de Noël (2008), Arnaud Desplechin tourne Jimmy P., Psychothérapie d'un indien des plaines aux Etats-Unis et en langue anglaise. L'action se situe dans un hôpital militaire du Kansas en 1948 et se centre sur la relation (véridique) entre Jimmy Picard, un indien d'Amérique, vétéran de la guerre victime de vertiges, et son médecin, Georges Devereux, un psychanalyste et ethnologue français d'origine roumaine.
 
Desplechin rentre dans le quotidien d'une psychanalyse: Jimmy Picard raconte ses rêves, son enfance et ses déboires sentimentales pendant que Georges Devereux prend des notes sur son carnet. Mais un échange véritable s'installe entre les deux hommes: malgré les différences culturelles (le "sauvage" mutique et réservé face à l'occidental bavard et volubile) et physiques (la carrure du comédien Benicio Del Toro contre l'aspect malingre Mathieu Amalric), une complicité s'instaure entre ces deux rejetés de la société (l'indien dans la société américaine, l'intellectuel juif d'Europe de l'Est en Occident). Desplechin expose même l'idée intéressante que le véritable malade est peut-être le personnage exubérant de Georges Devereux, fragile physiquement et grimaçant parfois comme un hystérique.
 
Jimmy P. apparaît comme une manifestation moderne de ce bon vieux penchant de Hollywood pour la psychanalyse, laquelle résout les problèmes via la vision et les flash back (de l'enfance, des moments traumatisants...). Si la psychanalyse séduit le spectateur (même s'il est récalcitrant à la matière de Freud), c'est parce qu'elle prend la forme d'une enquête: plus le film avance, plus l'on pense se rapprocher d'une révélation, d'une résolution. Mais là le film de Desplechin échoue (ou trouble volontairement ?), c'est que l'on reste sur sa faim: finalement, on n'a pas véritablement compris les maux de Jimmy Picard et l'on n'est pas sûr de sa guérison... A cela, s'ajoute l'idée que la véritable souffrance du malade trouve son origine dans son rejet par la société occidentale, idée développée mais pas pleinement explicitée tout au long du film.
 
Comme de nombreux films de Desplechin, Jimmy P. manque de clarté dans le traitement du sujet et de ses personnages. Avouons néanmoins que l'acclimatement du réalisateur aux Etats-Unis bride les effets de style récurrents de sa mise en scène au profit d'un film plus classique et l'auteur de ses lignes s'en est réjouit...
 
07.01.14.

Deux automnes, Trois Hivers (2013) de Sébastien Betbeder


Présenté au Festival de Cannes 2013 dans le cadre de la sélection de l'ACID, Deux automnes, Trois Hivers s'inscrit dans le corpus de films réalisés par une nouvelle vague de jeunes cinéastes français mise en avant par les Cahiers du Cinéma lors du numéro du mois d'avril de la même année. A ce titre, le personnage principal du film est interprété par Vincent Macaigne, comédien déjà aperçu dans La fille du 14 Juillet d'Antonin Peretjako et La Bataille de Solferino de Justine Triet. 

Comédie douce-amère, Deux automnes, Trois Hivers relate quelques années d'un couple de trentenaires parisiens. Ce qui frappe dans ce film, c'est sa capacité à montrer la réalité d'une certaine jeunesse d'aujourd'hui. Ces bourgeois bohèmes habitent ainsi dans le 20ème ou se promènent dans le 10ème (quartiers déshérités où s'installent les jeunes "hipsters"): leurs appartements sont des studios où trônent ici ou là une affiche d'un film de Bresson. Dans Deux automnes, Trois Hivers, on fait du jogging dans les parcs publics le week-end, on rentre bourré d'une soirée en écoutant de la musique sur son ipod en vélo, on parle de Koh-Lanta et on évoque le journal de France 2 de David Pujadas. Même les évènements extraordinaires du film (une agression par des loubards en capuches, un AVC) sont des accidents probables dans la vie d'un jeune de 2013.

Le récit, construit en différents chapitres, est entrecoupé par des monologues des comédiens qui, face caméra, expliquent l'histoire avec humour: ce regard caméra tournant en dérision le quotidien est plus proche des vidéos webs que des effets comiques de distanciation comme chez Woody Allen. Deux automnes, Trois Hivers montre avec tellement de précision le quotidien de la jeunesse d'aujourd'hui que celle-ci peut se désintéresser du reflet du miroir que le film lui propose. Peut-être que dans soixante ans, le film aura une valeur documentaire sur les us et coutumes des années 2010, de la même façon qu'on regarde aujourd'hui certains films de la Nouvelle Vague. Car, tourné avec un faible budget (300 000 €), avide en citations (Eugène Green, Judd Apatow), film de jeunes pour les jeunes, sur les jeunes, fait par des jeunes, Deux automnes, Trois Hivers est assurément un film de la Nouvelle Vague de 2013. 

23.12.13.

Délit de fuite (1959) de Bernard Borderie

Après quelques Lemmy Caution (La môme vert-de-gris, 1952 et Les Femmes s'en balancent, 1953) et Le Gorille vous salue bien (1958), Bernard Borderie poursuit sa veine de film noir avec Délit de Fuite, en adaptant James Hadley Chase[1], l'auteur de Pas d'orchidées pour Miss Blandish. Coproduction franco-italo-yougoslave (le film est tourné sur la côte yougoslave avec quelques vedettes italiennes tel que Antonella Luadi et Franco Interlenghi), cette série B des années 50 s'avère très standard.
 
Le scénario, cosigné par Borderie et Jean Aurel, sent le déjà vu: un journaliste est l'objet d'une manipulation destinée à lui faire endosser un meurtre, camouflé en accident de voiture. Les personnages sont stéréotypés: le héros faux coupable, interprété par le chanteur Félix Marten, acteur peu charismatique, est un bellâtre qui pense qu'il est beau gosse parce qu'il roule en Ferrari; Marten veut sortir avec la "vamp" du coin, la fille de son patron qui se révèle être le grand méchant de l'histoire: ce faux infirme, digne du pire Chandler, a tout manigancé pour mettre le feu à son usine afin de récupérer l'assurance... A cela s'ajoute un garagiste italien amateur de spaghetti, un loubard en blouson de cuir et un maître chanteur de pacotille, cigare à la bouche et complet blanc...
 
La mise en scène de Bernard Borderie n'est frappée par un aucun éclair de génie. On apprécie donc Délit de Fuite pour son charme désuet: son histoire convenue, ses mauvais acteurs, sa bande-son jazz et ses transparences démodées.
 
07.01.14.
 


[1] L'auteur anglais, édité dans la série noire, fait l'objet à l'époque de nombreuses adaptations dans le cinéma français: L'Homme à l'imperméable (1957) de Julien Duvivier, Méfiez-vous, fillettes ! (1957) d'Yves Allégret, Retour de manivelle (1958) de Denys de La Patellière Une manche et la belle (1957) d'Henri Verneuil, Ça n'arrive qu'aux vivants (1960) de Tony Saytor, Les Canailles (1960) de Maurice Labro, Dans la Gueule du Loup (1961) de Jean-Charles Dudrumet (de nouveau avec Félix Marten), Miss Shumway jette un sort (1963) de Jean Jabely, Chair de Poule (1963) de Julien Duvivier, Voir Venise... et crever (1963) d'André Versini, Par un beau matin d'été (1965) de Jacques Deray, La Blonde Pékin (1967) de Nicolas Gessmer, Meurtre en liberté (1968) de René Gainville, La petite vertu (1968) de Serge Korber...

Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) (1996) d'Arnaud Desplechin

 
Deuxième film d'Arnaud Desplechin après La sentinelle (1992), Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle), peut être l'un des meilleurs films de son réalisateur, apparaît comme un film doublement générationnel.
 
Tout d'abord, Desplechin révèle toute une génération de jeunes comédiens qui formeront sa troupe mais qui traceront également leur voie dans le paysage du cinéma français contemporain: Mathieu Amalric, Emmanuelle Devos, Emmanuel Salinger, Jeanne Balibar, Chiara Mastroianni, Denys Podalydès, Michel Vuillermoz ou encore Marion Cotillard dans un second rôle qui marque sa seconde apparition à l'écran. On sent dans ma vie sexuelle la volonté de Desplechin de filmer ses comédiens qui incarnent à cœur joie leur personnage.
 
S'éloignant du sérieux de La Sentinelle, Ma vie sexuelle se présente lui-même comme le portrait d'une génération: il se centre sur les mésaventures amoureuses de trentenaires parisiens et professeurs de philosophie. Le rire y côtoie le drame avec merveille. Bien qu'il adopte de nombreuses caractéristiques propres au cinéma de Desplechin qui peuvent lasser certains spectateurs (longueur du film, utilisation décalée de la musique, références nombreuses, montage haché...), ma vie sexuelle apparaît comme un des films les plus fluides de la filmographie de Desplechin, celui le plus proche de l'esprit de la Nouvelle Vague.
 
08.12.13.

samedi 25 janvier 2014

Me and Orson Welles / Orson Welles & Moi (2008) de Richard Linklater



Un des représentants de l'actuel cinéma indépendant américain, Richard Linklater est célèbre pour Slacker (1991), tourné dans sa ville natale Austin dans le Texas, et pour la série des Before Sunrise (1995), Before Sunset (2004) et Before Midnight (2013). En 2008, il tourne en un film sur la mise en production du Jules César de Shakespeare par le Mercury Theater d'Orson Welles dans le New York de 1937. 

Pour éviter de rentrer de plein pied dans le biopic, on suit Richard, un jeune lycéen, qui se joint à la troupe de Welles. En introduisant ce personnage d'apprenti, le scénario se double d'un récit d'apprentissage. De plus, ce personnage apparaît comme un avatar du spectateur, un témoin fictif de la véritable histoire, comme pour mieux nous initier. Le monde du théâtre est aussi un autre sujet majeur du film, qui détourne un temps le spectateur d'Orson Welles, le film empruntant alors la trame d'un backstage musical (avec répétition du spectacle et suspense quant à sa réussite avant le succès de la première). 

Malgré ces précautions, le film n'échappe pas aux conventions du biopic avec reconstitution soignée (et musique d'époque) et dramaturgie privilégiant la montée en célébrité de la personnalité étudiée. Volubile et prétentieux, cigare aux lèvres, le Orson Welles que nous propose le film de Linklater est conforme aux images caricaturales que l'on se fait du réalisateur de Citizen Kane. Personnalité du cinéma, Orson Welles devient un véritable personnage de cinéma après des films comme The Night That Panicked America (1975, Joseph Sargent, TV film sur l'émission radio de La Guerre des Mondes qui, selon la légende, effraya New York), RKO 281 (1999, Benjamin Ross, TV film sur le tournage mouvementé de Citizen Kane) et Fade to Black (2006, Oliver Parker, thriller romancé autour de la figure de Welles). 

Classique mais sans surprise, Moi et Orson Welles a le mérite de dévoiler une partie méconnue de la carrière du cinéaste. C'est une illustration sage, sûrement inutile, mais qui se regarde avec plaisir. 

25.01.14.

jeudi 26 décembre 2013

Il Vangelo Secondo Matteo / L'évangile selon Saint Matthieu (1964) de Pier Paolo Pasolini

 
Dans Le fromage blanc, épisode du film collectif RoGoPaG (1963), Pasolini relate avec humour la vie sur le plateau de tournage d'un film autour de la crucifixion. Après ce filmé jugé blasphématoire, le réalisateur décide d'adapter l'évangile selon Saint Matthieu.
 
La nostalgie du sacré. Pourquoi Pasolini, intellectuel marxiste et scandaleux, adapte-il le nouveau testament ? Si le réalisateur se présentait comme athée, il s'est également exprimé sur sa nostalgie «du mythique, de l'épique et du sacré  »[1]. Cette nostalgie peut psychologiquement s'expliquer par les origines frioulanes de Pasolini: l'auteur (qui cite souvent Mircea Eliade) déclare que la civilisation paysanne, proche de la terre, est la seule qui possède encore un sentiment du sacré[2]. Selon Pasolini, ses contemporains ne lisaient plus l'évangile et «deux mille ans d'interprétation chrétienne » ont mis à mal la véritable histoire du Christ. Comme il le fera plus tard en revisitant les mythes antiques ou les textes fondateurs, Pasolini décide donc de revenir aux sources premières pour parler au public de son temps et s'adresse autant aux croyants qu'aux non-croyants.
 
Le visage humain du Christ. Pasolini a décidé de transposer l'évangile de Matthieu car il jugeait celui de Jean trop mystique, celui de Marc trop vulgaire et celui de Luc trop sentimental. Pasolini veut donner un visage humain au Christ: son Jésus n'est pas interprété par un bel éphèbe barbu mais par un visage inconnu, celui d'un jeune espagnol de 19 ans, étudiant en économie. Le Jésus de Pasolini apparaît comme un Christ exigeant et humain: il s'énerve, réprimande, doute et souffre. Ce récit de la passion insiste aussi sur la portée sociale de la parole du Christ, proche des pauvres et opposé au pouvoir des pharisiens. A l'origine, Pasolini voulait que son Christ soit incarné par un poète comme Allen Ginsberg ou Jack Kerouac et c'est finalement sa propre mère qui interprète le rôle de Marie: Pasolini a surement été touché par la marginalité de Jésus, seul dans sa lutte en faveur du peuple et de la vérité.
 
Le refus de la représentation classique. Pasolini évite la représentation des évènements surnaturels: l'ange Gabriel n'est pas un ange ailé mais une jeune femme androgyne; après avoir renié le Christ par trois fois, Saint Pierre n'entend pas le coq chanter; les miracles ne font pas l'objet de scènes d'effets spéciaux (la multiplication des pains, les guérisons) mais sont retranscrits par le biais d'un simple jeu de montage. Le réalisateur refuse de reconstituer les visions classiques des grands moments de la vie du Christ: la venue des rois mages ne se déroule pas dans une étable, la danse de Salomé n'est pas la fameuse danse érotique des sept voiles, la cène n'est pas filmée dans un plan large avec le Christ au milieu, la résurrection se manifeste elle par un plan sur la pierre du tombeau du Christ qui tombe simplement par terre...
 
La crucifixion en temps réel. Tourné dans les paysages arides et archaïques du sud de l'Italie, L'évangile selon Saint Matthieu de Pasolini est filmé dans un noir et blanc très âpre. Les visages que filme Pasolini sont durs. Héritier du cinéma néo-réaliste, Pasolini adopte une esthétique proche du cinéma documentaire et du cinéma vérité: on suit le Christ en gros plans, caméra à l'épaule; son arrivée à Jérusalem est cadrée en plongée depuis les fenêtres des habitants; son procès, filmé depuis la foule, place le spectateur dans une situation de témoin d'un évènement présent. Voulant donner une actualité au récit du Christ, Pasolini mélange à la Passion de Bach des airs de blues noir-américain dont une version de Sometimes I feel like a motherless child de la chanteuse Odetta.
 
Voir la passion pour la première fois. S'écartant des représentations académiques (comme peuvent l'être les récits de la vie du Christ par Hollywood que cela soient Le roi des Rois, Ben-Hur ou La plus grande histoire jamais contée, qui s'apparentent à des péplums), Pasolini nous montre l'évangile d'une façon pure, comme jamais on ne nous l'avait montré. Le spectateur qui connait le récit de la passion, est ému parce qu'il le découvre comme si c'était la première fois qu'il le voyait. L'église catholique allait favorablement accueillir le film en lui accordant Grand prix de l'Office catholique du cinéma de l'année, perpétuant ainsi les liens complexes entre le réalisateur et l'église.
 
17.11.13.


[1] In Entretiens avec Pier Paolo Pasolini par Jean Duflot, éditions Pierre Belfond, 1970, page 27.
[2] Id, pages 90-91.