dimanche 5 août 2012

Il Bandito / Le Bandit (1946) d’Alberto Lattuada


Assistant réalisateur de Mario Soldati sur Piccolo mondo antico (1941) et de Ferdinando Maria Poggioli sur Sissignora (1942), Alberto Lattuada est d’abord associé à la tendance "calligraphique". Il débute sa carrière de réalisateur en 1943 avec Giacomo l'idealista. Diffusé par la cinémathèque dans le cadre d’une programmation intitulée « films noirs à l’italienne », Le Bandit, quatrième film du cinéaste, sorti en 1946, voit Lattuada opérer la rencontre du néo-réalisme avec le film de gangsters américain.


La première partie du Bandit est fortement influencée par les méthodes du cinéma néoréaliste. A la fin de la guerre, deux soldats italiens reviennent dans leur pays natal après des années de captivité en Allemagne. Trains bondés, MP’s dans les rues, villes en ruine et pénurie les attendent. Les anciens combattants, laissés pour compte, sont les premières victimes de la guerre : ils crèvent la faim mais on refuse de verser leurs pensions. Devant sa maison bombardée, Ernesto apprend que sa mère est morte[1] ; errant dans la rue, il découvre que sa sœur se prostitue dans un bordel… Tournée en décors naturels, cette partie du Bandit évoque les films de Rosselini ou de De Sica : on y voit des visages las et mal rasés, la misère et le pessimisme de l’Italie d’après guerre.
Ernesto commet ensuite un meurtre en essayant de délivrer sa sœur de son souteneur. Recherché par la police, il trouve refuge chez une chef de gang, interprétée par Anna Magnani, star du cinéma néoréaliste. Une ellipse audacieuse nous épargne l’ascension du personnage dans la pègre : il devient l’amant de la patronne et le nouveau chef de sa bande. Commence alors la seconde partie du Bandit, influencée elle par le film de gangsters américain.

Ernesto a désormais toute la panoplie du gangster (chapeau et veste à rayure, sbires inquiétants) et son interprète, Amedeo Nazzari (aux airs d’Errol Flynn, petite moustache incluse), contribue à « américaniser » le personnage. Esthétiquement, le film subit l’influence du noir américain avec des scènes nocturnes privilégiant les jeux d’ombres. Dramatiquement, Le Bandit comprend quelques unes des situations et des séquences classiques du genre : on assiste ainsi à la rivalité entre le chef du gang et un de ses « seconds » alors que le hold up d’une soirée bourgeoise le soir du 31 décembre fait directement penser au Petit César.
Le final voit Ernesto traqué par la police dans la montagne. On n’est pas loin du High Sierra (1941) de Raoul Walsh où les hauteurs symbolisent un désir d’élévation du gangster qui veut laisser derrière lui son passé criminel. La symbolique de l’élévation morale du héros dans les montagnes, lieu de refuge et de liberté, est également héritière de l’imaginaire des résistants. Car Le Bandit convoque aussi le mythe du maquisard : le gangster, dans la société injuste de l’après-guerre, n’est-il pas le successeur du militant antifasciste ?
Dans la seconde moitié du film, le mélodrame ressurgit. Ernesto se rachète avant de mourir en prenant sous son aile protectrice la petite fille de son ancien ami. Cet aspect sentimental convainc moins que la noirceur du récit. Le plan final, typique du cinéma classique hollywoodien, traduit visuellement la destinée et les paradoxes du héros : aux pieds de la montagne, gît Ernesto, abattu par la police; de sa main ensanglantée, tombe un petit jouet que le brigand avait offert à l’enfant. Le crime ne paie pas mais Ernesto, qui a choisi l’illégalité pour se révolter contre l’injuste, a conservé sa pureté.


A mi chemin entre le néo-réalisme et le film de gangsters américain, le très réussi Bandit de Lattuada bénéficie d’une mise en scène élégante et d’un scénario classique et concis. Le film s’impose comme une date dans l’histoire du cinéma policier italien[2].


04.07.12.

 



[1] Dans une séquence surprenante où un air d’Ella Fitzgerald est utilisée de façon très moderne comme contrepoint musical.


[2] Le film fit d’ailleurs délirer Paul Éluard, spectateur du Festival de Cannes en 1946 où le film fut montré. Le poète français écrivait ainsi : « On ose montrer dans ce film une réponse aussi bien à son désir d'un meilleur sort après ses souffrances qu'à ses rêves érotiques. » (in Office professionnel du cinéma, Cannes, 1946).